« Le livre est une façon détournée de partager de l’émotion ». C’est avec cette conviction que Sophie Touzet, fondatrice et directrice des éditions Frimoüsse, a patiemment constitué, au terme de trois décennies, un catalogue riche de plus de 450 références. Misant sur la découverte d’auteurs et d’illustrateurs peu identifiés, la maison a affirmé une ligne éditoriale tournée vers des albums soignés, où l’image et le récit deviennent des supports privilégiés de partage et de dialogue entre adultes et enfants.
Si Sophie Touzet ne se destinait pas d’emblée à l’édition, son parcours en portait pourtant les prémices. Fille d’un représentant d’imprimeurs et d’une chromiste offset, elle passe une partie de son enfance au milieu des effluves d’encre et de papier. Après un baccalauréat littéraire, elle s’oriente vers des études de communication puis de graphisme, jusqu’à intégrer l’École Estienne, lieu où se précisera son envie de rejoindre le monde de l’édition. En 1996, avec l’aide de son père et de son ex-époux, Hubert Corvaisier, elle officialise la création de sa propre structure, les éditions Frimöusse.
« L’amour de la lecture survient lorsqu’on a éprouvé, dans son enfance, une émotion positive en lien avec un livre »
« J’ai toujours été très attachée à l’illustration et il se trouve que la jeunesse lui fait la part belle. Je voulais faire des livres avec des illustrations innovantes et des textes qui donnent envie de lire », fait-elle savoir, se souvenant avoir elle-même peu apprécié la lecture enfant. Une relation au livre qui s’est finalement transformée, jusqu’à incarner une certitude encore intacte : « Je suis toujours partie du principe que l’amour de la lecture survient lorsqu’on a éprouvé, dans son enfance, une émotion positive, drôle, en lien avec un livre, et parfois partagée avec un adulte. »
L’aventure débute avec deux albums, Jean dans la lune et Grenouillot, réalisés de bout en bout par Sophie Touzet et diffusés de manière artisanale par son ex-mari, qui sillonnaient alors les librairies, les ouvrages dans le coffre de sa voiture. « C’était vraiment mes bébés, mes premiers projets avant de faire appel à des auteurs et des illustrateurs qui, souvent, commençaient eux aussi leur activité, permettant alors une espèce d’élan de démarrage pour tout le monde, qui était très excitant ! », se remémore l’éditrice. Parmi les premières plumes de la maison : Anne-Laure Witschger, autrice du Petit chaperon rouge et les couleurs, ou encore Édouard Manceau, à l’origine, à l’aube des années 2000, de la collection « La p’tite étincelle ».
Les éditions Frimöusse lors du 41e Salon du livre et de la presse jeunesse, à Montreuil.- Photo CYRINE SOUSSIPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Suivie, dès le départ, par les libraires, dont la Fnac des Ternes, la maison décide, deux ans après sa création et déjà une dizaine de titres au catalogue, de s’adosser au diffuseur CED et au distributeur Distique. Une étape qui lui permet de souffler un peu. Jusqu’à ce que Distique dépose le bilan en 2000, contraignant les éditions Frimoüsse à improviser avant de s’appuyer, un an plus tard, sur un partenaire qu’elle n’a plus quitté : Diff.Edit, alors propriété du groupe La Martinière, devenu Volumen, puis Interforum.
« Je me suis mariée à Gulf Stream éditeur pour rester dans l’indépendance »
« C’est aussi grâce à tous les représentants qui, depuis 2001, ont travaillé à la mise en place de nos ouvrages en librairie que la marque Frimoüsse a pu exister et perdurer », salue Sophie Touzet. Les premiers succès de la maison éclosent dans la foulée avec des ouvrages tels que Bzou, une mouche pas si moche de Cécile Mordillo, Zoé Kézako de Véronique Saüquière, qui connaîtra une adaptation en série animée sur TF1, ou avec des collections qui émergent pour contenter les enfants dès deux ans (« Mini-Frimousse », « Frimousse », « Modulo-Frimousse »).
Pour l’éditrice, le parcours n’a toutefois rien d’un long fleuve tranquille. En 2005, son ex-mari quitte la structure, la laissant seule aux commandes. Entourée de ses partenaires - distributeurs, auteurs ou imprimeurs -, Sophie Touzet assume alors l’ensemble des fonctions, de l’éditorial à l’administratif, tout en réalisant elle-même la mise en page d’une vingtaine d’ouvrages par an. Sa formation de graphiste lui permet notamment de porter des projets structurants comme la collection « Maxi’Boüm », lancée en 2009 avec Michaël Escoffier, et inaugurée avec Ni vu, ni connu, véritable long-seller de la littérature jeunesse.
Cette configuration dure une vingtaine d’années, jusqu’à ce qu’en janvier 2025, l’éditrice s’adosse à Gulf Stream, lui aussi indépendant. L’objectif ? Assurer à sa maison un avenir en toute autonomie. « Je me suis mariée à Gulf Stream éditeur pour rester dans l’indépendance. C’était une volonté de ma part. J’ai donc cherché une maison elle-même indépendante, dont le catalogue est très différent du mien mais est diffusé et distribué par Interforum, et avec lequel il y aurait une espèce de coup de cœur », détaille Sophie Touzet.
« Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile pour de jeunes auteurs et illustrateurs de s’implanter »
Depuis ce rapprochement, les éditions Frimoüsse ont relancé plusieurs titres de leur fonds, encouragées par Gulf Stream, tout en continuant de miser sur la création. La maison a même revu sa production à la hausse, avec une trentaine de nouveautés parues en 2025, toujours portées par de jeunes talents en devenir, malgré un contexte moins propice à la prise de risque. « Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile pour de jeunes auteurs et illustrateurs de s’implanter, acquiesce l’éditrice. Ce n’est pas impossible mais il faut alors être suivi par des éditeurs qui croient en eux, et qui investissent dessus, ce qui reste tout de même le cœur de l’activité des maisons d’édition indépendantes ! »
Une philosophie que Sophie Touzet entend bien continuer d’animer, en accompagnant des auteurs comme Olivier Dupin, en multipliant les événements littéraires, dont le prochain Festival du livre de Paris auquel qu'elle ne s'était pas rendue depuis de longues années. Grande optimiste, l'éditrice choisit donc toujours de voir le verre à moitié plein, y compris face à un marché de plus en plus crispé : « Il y a encore du monde qui arrive pour proposer de belles choses. Je crois que, particulièrement dans le marché que nous avons actuellement, il faut miser sur la qualité du texte et de l’illustration jeunesse pour créer des ouvrages forts. »

