Nées d'une révélation littéraire, les Éditions du Sonneur, fondées par Valérie Millet en 2005, ne se contentent pas d’aligner des livres sur les étagères. Fidèle à sa philosophie et aux librairies, la maison, qui célèbre ses 20 ans jusqu’en mai 2026, a su creuser son sillon en explorant de nouveaux territoires littéraires et en ressuscitant des trésors oubliés. Une ligne conductrice d’une grande liberté, reflétant une indépendance devenue atout dans un monde en pleine mutation.
Formée par Christian Gleizal, Valérie Millet a travaillé de longues années sur l’édition de livres illustrés pour Gallimard, Larousse et Flammarion. « J’avais essayé de travailler en littérature, mais à l’issue d’une dizaine de rendez-vous avec des gens très haut placés dans le milieu, tous m’ont gentiment conseillé de continuer à faire ce que je savais faire, se remémore-t-elle, avant de résumer : « C’est très français de mettre les gens dans des cases. »
« C’était une espèce d’évidence, une épiphanie »
La bascule s’est opérée lorsqu’une amie, Marie-Noëlle Rio, lui a proposé de relire un manuscrit, récit intime autour de l'euthanasie, écrit une dizaine d’années plus tôt. « Je l’ai lu deux fois consécutives. C’était une espèce d’évidence, une épiphanie », confie Valérie Millet, qui explique s'être alors résolue à créer sa propre maison d'édition pour donner vie et substance à des ouvrages faisant écho à sa propre sensibilité.
Dans la foulée de cette nouvelle création, la fondatrice du Sonneur a rapidement pris conscience de l'importance d’instaurer un lien de confiance pérenne avec les libraires. Elle s’est donc entourée de Jean-Luc Remaud, alors libraire aux PUF, lui-même épaulé par Marie-Claude Rossard. Afin de doter la maison d’une identité visuelle singulière, Valérie Millet a également sollicité une amie graphiste à l’origine du logo de la maison : une petite grenouille tournée de quart. « L’histoire de la maison est celle de plusieurs savoir-faire », résume-t-elle.
Mais cette histoire est aussi celle de rencontres littéraires. Parmi elles, le Requiem de Terezin de Josef Bor, traduit du tchèque par Zdenka et Raymond Datheil. Édité une première fois par Robert Laffont en 1963, l’ouvrage délivre le récit authentique d’un chef d’orchestre déporté dans le camp de Theresienstadt et qui ose faire jouer à ses codétenus le Requiem de Verdi.
« Les libraires ont été géniaux et nous ont accueillis à bras ouverts »
Armé de ces deux premiers titres, Le Sonneur a misé, dans un premier temps, sur le porte-à-porte. « Je voulais impérativement savoir quels étaient les impératifs des libraires, comment s’opéraient les allers-retours, gagner leur confiance. Finalement, ils ont été géniaux et nous ont accueillis à bras ouverts », raconte l’éditrice. Contactée en 2009 par Les Belles Lettres, elle accepte de s’y adosser pour gérer la diffusion et la distribution du catalogue, avant de rejoindre Interforum, cinq ans plus tard. « C’est très bien tombé puisqu’on est arrivé chez eux le 1er mars et le 4 mars, l’un de nos auteurs, Nicolas Cavaillès, remportait le Goncourt de la nouvelle pour Vie de Monsieur Leguat », se souvient-elle.
Au fil des années, la ligne éditoriale du Sonneur s’est précisée, dévoilant des textes de littérature française ou étrangère, des coups de cœur d’aujourd’hui ou des réhabilitations de textes négligés par le temps. « Très vite, je me suis dit qu’il fallait créer une espèce de prolongation entre les ouvrages contemporains et ceux qui sont passés sous les radars éditoriaux parce que peut-être trop avant-gardistes ou dérangeants pour leur époque », explique Valérie Millet.
Paru en 2022, "Mon tour du monde" est issu d'un texte épisodique de Charlie Chaplin, parti de Londres, dans les années 1930, pour un tour du monde.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
À ses débuts, la quête des textes par la maison se faisait d’ailleurs aux confins des bibliothèques, d’archives ou de bazars en tout genre. La Paresse de Joseph Kessel ou Le Patron de Maxime Gorki, par exemple, ont été dénichés dans des vide-greniers. « Les notes de bas de page dans les ouvrages de thèses sont aussi de vraies mines d’or », complète Sandrine Duvillier, responsable de la communication de la maison depuis 2014.
« C’est et ce sera toujours le texte avant tout »
Outre une curiosité dévorante pour les mystères de la littérature, certaines publications relèvent aussi d’obsessions plus personnelles. Depuis sa découverte, à l'âge de cinq ans, du Cirque, film de Charlie Chaplin, Valérie Millet cherche ainsi à en saisir toutes les profondeurs. Grâce à Sandrine Duvillier, la maison est parvenue à exhumer, depuis les tréfonds de la BnF, l’histoire épisodique du voyage de l’artiste dans les années 1930, regroupée sous l’intitulé Mon tour du monde (2022).
« À l’époque, nous avions été reçus magnifiquement par la directrice du bureau de Chaplin, Kate Guyonvarch, qui nous avait grandement facilité le travail », se rappelle l’éditrice, qui explique avoir eu la même démarche pour À Tahiti d’Elsa Triolet, sorte d’écho parallèle à sa propre enfance en Polynésie. Autant de détours et de résonances qui ont permis à la maison de tisser un catalogue sans cloisonnement. « C’est et ce sera toujours le texte avant tout », insiste Valérie Millet.
Vingt ans après sa création, Le Sonneur compte désormais près de 200 titres à son catalogue, à raison d’une dizaine de nouveautés par an. « Les libraires savent que nous ne venons pas ajouter à la production pour prendre des parts de marché », affirme sa fondatrice. Un constat partagé par François Bétremieux, récemment arrivé aux relations-librairie, après avoir quitté Le Tripode : « Tous les livres du Sonneur ne plaisent pas nécessairement, mais aucun libraire ne remet en cause l’engagement de la maison sur les textes, les écritures. »
Des horizons fidèles à la ligne de départ
Exigence littéraire et soutien des libraires ont ainsi permis au catalogue de s’imposer dans un paysage éditorial de plus en plus saturé. Certains titres ont même rencontré un succès critique, à l’instar de Pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès, prix Gens de Mer (2014), Des carpes et des muets d’Édith Masson, ou encore de L’autre moitié du monde de Laurine Roux, lauréate du prix Orange du livre en 2022, qui a d’ailleurs fait son retour en librairie cet automne avec Trois fois la colère.
Fidèle à son élan fondateur, la maison continue désormais d’explorer des territoires littéraires exigeants. Tout en restant attachée à la matérialité du livre, puisqu’elle reçoit encore des manuscrits par la poste. Parmi les prochains temps forts de l'année, un ouvrage de Marie Dosé, La violence faite aux autres, qui raconte, d'après l'expérience de cette avocate habituée des plaidoiries, la violence de l’institution judiciaire, ou encore Le vieux a tué cette nuit-là d’Alain Emery.
Mais Le Sonneur confirme également son intérêt pour les textes d’ailleurs : Louons maintenant les grands hommes de James Agee, véritable fresque de l’Amérique de la Grande Dépression illustrée par les photographies de Walker Evans, bénéficiera ainsi d’une retraduction de Brice Matthieussent, grand traducteur français de littérature américaine.
À l’occasion des 110 ans de la disparition de Jack London, la maison publiera également D’un océan à l’autre, inédit de Leon Ray Livingston, traduit par Thierry Beauchamp. Elle profite également de cette temporalité favorable pour remettre en avant quatre titres majeurs de l’auteur de L’Appel de la forêt : Construire une maison, L’invasion sans pareille, Quiconque nourrit un homme est son maître, ainsi qu'un titre tiré de la collection « Ce que la vie signifie pour moi ».

