Son nom ne vous dira peut-être rien, contrairement au titre de son premier roman. En 2013, Une vie entre deux océans nous immergeait dans le quotidien de Tom Sherbourne, gardien de phare sur une île au large de l’Australie, survivant de l’horreur des tranchées. Dans ce lieu sauvage à l’abri du bruit du monde, Tom et son épouse Isabel coulent des jours heureux, bientôt assombris par leur difficulté à avoir un enfant.
Quand une embarcation transportant le corps sans vie d’un homme et un bébé sain et sauf s’échoue sur le rivage, Isabel demande à Tom de garder l’enfant, et leur secret. Best-seller vendu à plus de cinq millions d’exemplaires dans le monde et dont les personnages ont été incarnés, au cinéma, par Michael Fassbender et Alicia Vikander, Une vie entre deux océans révélait le talent romanesque de la très discrète M. L. Stedman, née en Australie, ayant exercé à Londres en tant qu’avocate, et dont le second roman s’impose, dès ses premières lignes, comme un page-turner aussi entêtant que le premier.
« Là-bas, la terre rouge s’étend à perte de vue. Là-haut, le soleil laboure une étendue d’un bleu sans fin. » Les couleurs sont posées, celles du bush australien, aussi franches que la vie y est rude. Sur la banquette avant d’une bétaillère, Phil et ses deux fils, Warren et Matt, s’éloignent de Meredith Downs, l’immense propriété sur laquelle les MacBride élèvent des moutons depuis plusieurs générations, envers et contre « la lumière éblouissante qui fait naître la vie » et la grille « avec le même haussement d’épaules indifférent ».
Entre continuité et désirs de changement
« Grain de sable vivant au milieu du paysage », la bétaillère dévie soudain de sa trajectoire et se renverse. Matt en réchappe, contrairement à Phil et Warren, tués sur le coup. À Meredith Downs, l’existence de Lorna, la mère, et de Rosie, la fille, se heurte à la difficulté de survivre sur ces terres inhospitalières en l’absence des deux disparus. Mais en dépit de la distance qui, dans l’outback, sépare les familles, Lorna, Rosie et Matt peuvent compter sur la permanence de liens renforcés par la rigueur des éléments. « L’accident qui avait coûté la vie à ces MacBride n’était pas un événement extraordinaire. Dans le bush, la mort saupoudre d’une légère pellicule toutes les scènes, pour peu qu’on prenne la peine de les observer : l’arbre desséché que les intempéries ont buriné en pierre tordue, les cornes de béliers s’écaillant dans la terre, les insectes agglutinés sur la moustiquaire d’une fenêtre en une congère d’ailes et de pattes. La mort scintille dans ce paysage comme du sable minéral. »
Suivant les trajectoires de personnages tiraillés entre continuité et désirs de changement, Une vie si lointaine suggère qu’une famille ne saurait uniquement se définir par les liens du sang, mais qu’elle s’appuie aussi sur la volonté acharnée de rester unie, en dépit des épreuves, et qu’il lui est ainsi possible d’inclure parmi ses membres des personnalités aussi diverses que Pete Peachey, le chasseur de kangourous, ou Miles Beaumont, lord anglais en stage chez les MacBride quand survient l’accident.
Immergé dans le quotidien de Meredith Downs, le lecteur est traversé par les aspirations et les frustrations de personnages dont l’histoire s’écrit dans l’âpreté du présent, mais également à l’aune d’un passé hanté par la guerre et des « rêves irréalisés ». Si l’implacable lumière semble figer chaque habitant de Meredith Downs, la puissance romanesque déployée par l’écriture de M. L. Stedman déchaîne en nous une tempête d’émotions.
