Livres Hebdo : Votre rapport à la lecture est venu assez tôt ?
Mattias Guyomar : Il est venu par ma famille. Mon père était professeur de lettres classiques et ma mère est une grande lectrice. J'ai baigné dans les livres comme dans un environnement naturel ; j'ai toujours été entouré d'ouvrages et j'ai toujours vu mes parents lire. Je n'ai d'ailleurs jamais autant lu qu'à l'adolescence.
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Vous faisiez des suites du même romancier ?
J'adore les plongées thématiques. Par exemple, j'ai pu lire 10 ou 12 ouvrages de Kundera à la suite. J'ai fait de même avec Zola ou avec la saga des Thibault de Roger Martin du Gard, que mes parents m'avaient conseillée. Quand on est jeune et qu'on aime lire, on peut trouver le temps de se plonger dans ces grandes sagas.
Et dans les auteurs du XXe siècle, Mauriac, Malraux... ?
J'adore Gide, sa plume, sa pensée et son économie de moyens. Certains livres m'ont énormément marqué, comme La Condition humaine de Malraux, L'Homme révolté de Camus ou, plus récemment, Éducation européenne de Romain Gary, que je trouve éblouissant. À l'étranger, j'ai été nourri par Hermann Broch, Thomas Bernhardt ou Umberto Eco, qui fait le pont entre le roman et la réflexion politique. Côté américain, j'apprécie Tom Wolfe ou Douglas Kennedy, mais je place Philip Roth au-dessus de tout, car il atteint un niveau inégalé au XXe siècle. Parmi les auteurs contemporains dont je guette les sorties, il y a en particulier Jean-Philippe Toussaint, Laurent Binet et Jérôme Leroy pour les auteurs français, ou encore Jonathan Coe pour le Royaume-Uni.
« Giuliano da Empoli ou Philippe Sands ont la capacité rare de rendre des sujets complexes accessibles à un large public. »
Avez-vous d'autres influences littéraires ?
J'ai toujours été plus attiré par Dostoïevski que par Soljenitsyne, même si je fais l'effort de lire des témoignages poignants comme La Nuit d'Elie Wiesel. Sur le plan de la pensée juridique, John Rawls m'a beaucoup marqué. Je trouve également Umberto Eco génial dans tous ses travaux : j'ai pris un immense plaisir à lire Le Nom de la rose, mais ses écrits politiques m'ont tout autant impressionné. Sa conférence de 1995 sur la reconnaissance du fascisme est, pour moi, le vis-à-vis parfait des textes de Gramsci de 1919. Je citerais aussi Giuliano da Empoli, qui réussit à passer du roman politique jubilatoire comme Le Mage du Kremlin à des essais de réflexion majeure comme Les Ingénieurs du chaos ou Les Prédateurs. Des auteurs comme lui ou le juriste et écrivain franco-britannique Philippe Sands (Retour à Lemberg, Albin Michel, 2017) abolissent les frontières disciplinaires ; leurs romans ont souvent la valeur d'essais historiques et juridiques. Ils ont cette capacité rare de rendre des sujets complexes accessibles à un large public.
Comment avez-vous acquis votre culture juridique ?
L’acquisition d'une culture juridique est un processus permanent. Pour ma part, elle s'est forgée initialement lors de mes études à Sciences Po et à l'ENA, mais elle s'est véritablement approfondie dès mon arrivée au Conseil d’État. J'y ai appris par capillarité et par l'expérience, au contact de mes collègues qui m'ont apporté tant par la pratique que par leurs suggestions de lectures. Parmi les auteurs ayant structuré ma pensée, je citerais d'abord l'évidence : Hans Kelsen, et particulièrement son ouvrage Qu'est-ce que la justice ? que je recommande vivement. Je me sens également très proche du réalisme juridique, avec une admiration particulière pour la pensée de Ronald Dworkin, notamment son recueil d'articles intitulé Religions sans Dieu. En France, la pensée de Michel Troper continue de me nourrir, tout comme l'approche multiculturelle et transdisciplinaire de Robert Badinter, dont la force réside dans sa capacité à mettre le droit au service de valeurs fondamentales. Enfin, je souhaite rendre hommage à Mireille Delmas-Marty, dont la pensée juridique contemporaine, extrêmement puissante, m'inspire toujours profondément dans cette idée que le droit doit servir des objectifs politiques et humains. Mon travail s'appuie également sur des penseurs « transfrontières » comme Hannah Arendt ou Pierre Rosanvallon, car je suis convaincu que la justice est un pilier au service de la démocratie.
« Je crois à l'existence du vrai, du juste et du beau en tant que valeurs objectives, indépendantes du simple goût individuel. »
Quelle philosophie inspire votre pratique et votre vision du droit ?
Si je devais me catégoriser, je me définirais comme néo-kantien, un courant qui nourrit le néo-constitutionnalisme. Bien que cela puisse sembler opposé au réalisme américain, des ponts cohérents existent entre ces visions, comme le démontre Dworkin. Je suis profondément universaliste. Je m'inspire par exemple de l'ouvrage de Francis Wolff, Plaidoyer pour l'universel, qui actualise l'héritage néo-kantien. Ma conviction est qu'il existe une morale objective que l'on peut trouver par divers chemins : la religion, l'éthique de la réciprocité, ou encore la dignité humaine. Je crois à l'existence du vrai, du juste et du beau en tant que valeurs objectives, indépendantes du simple goût individuel. Pour moi, le rôle des droits de l'homme est de garantir à chaque personne un espace de libre exercice de son autonomie et de sa dignité, tout en restant en interaction avec les autres. L'individu n'est pas un être isolé et tyrannique, mais un sujet projeté dans un univers collectif fondé sur l'universel. Dans cette vision, chaque droit s'accompagne d'une responsabilité envers autrui pour faire vivre le fondement de la justice qui est, comme le disait Kelsen, un « bonheur social ».
Comment parvenez-vous à concilier les différentes traditions juridiques au sein de la Cour ?
La force de cette institution réside dans la présence de 46 juges, soit un par État membre. Nous travaillons tous sur un texte commun à ces 46 systèmes juridiques : la Convention. Ce texte doit toutefois s’appliquer dans des contextes nationaux spécifiques, marqués par une histoire, une tradition et une culture juridiques propres. Ce processus est passionnant car nous construisons ensemble, à partir de nos expériences et de nos codes respectifs, un langage commun au service de valeurs partagées. Nos visions et conceptions se confrontent parfois, notamment sur des sujets profonds tels que la place de la famille, celle de l'enfant ou le rapport à la fin de vie. Notre mission est alors de trouver un dénominateur commun. Comme le soulignait Mireille Delmas-Marty, pour qu'il y ait du « commun », il faut qu'il y ait des différences ; le commun est ce qui nous rassemble au-delà de nos diversités, tout en les respectant. C’est ce que nous accomplissons ici quotidiennement.
Comment la Cour répond-elle aux critiques ?
Le rôle premier de la Cour n'est pas de répondre à ses détracteurs, mais de statuer sur les requêtes qui lui sont soumises. La meilleure façon de répondre, y compris aux critiques, est de bien accomplir notre travail en jugeant les cas concrets. Il est important de souligner que nous ne choisissons pas les dossiers qui nous parviennent. Des questions complexes, non résolues auparavant par d'autres instances, arrivent naturellement devant nous. Ce sont souvent les sujets les moins consensuels et donc les plus difficiles à trancher. Dans ce contexte, la Cour doit rester fidèle à la mission confiée il y a 75 ans lors de la rédaction de la Convention : construire un espace de paix et de justice fondé sur le respect des droits fondamentaux.
« Il n'y a pas de concurrence possible entre le livre et les autres formes de narration, car la lecture possède un caractère insubstituable »
Quelle place occupe la lecture dans votre quotidien ?
Ma vie est un continuum et je ne sépare pas vraiment le professionnel du personnel. Je travaille tout le temps, y compris chez moi, et je ne compartimente pas les livres de travail et les livres de plaisir. En réalité, je passe ma journée à lire, à écrire et à parler. Mais, j'écris moins directement qu'auparavant car je dois m'habituer au fait que d'autres personnes écrivent désormais pour moi. La lecture de la presse occupe également une place prépondérante dans mon emploi du temps. Je m'efforce de préserver des moments pour des lectures non professionnelles, particulièrement le week-end ou pendant les vacances, et j'ai généralement quatre ou cinq livres en cours de lecture simultanément. La lecture est ce qui m'a formé, forgé, et elle continue de le faire. Je suis plutôt optimiste quant à l'avenir du livre car je considère que le rapport à la lecture se construit avec le temps.
Il n'y a pas de concurrence possible entre le livre et les autres formes de narration, car la lecture possède un caractère insubstituable. À mes yeux, c'est la forme de culture la plus inclusive : le lecteur participe à la construction de l'ouvrage d'une manière bien plus intense qu'au théâtre, au cinéma ou dans la musique. On finit par devenir le livre soi-même. Que le support soit papier ou digital - même si je reste personnellement attaché à l'objet livre -, le besoin de lire demeure fondamental pour construire son propre rapport au monde. La lecture m'a d'abord apporté du plaisir. Certains livres sont jubilatoires, comme Le Comte de Monte-Cristo ou, plus récemment, La Septième Fonction du langage de Laurent Binet, que j'ai trouvé génial par ses mises en abyme successives rappelant la bibliothèque de Babel. Ce dernier ouvrage est à la fois savant, drôle, politique et transportant. Au-delà de cette jubilation, la lecture m'a forgé en tant qu'être social et politique. Bien qu'il s'agisse d'un face-à-face solitaire entre un auteur et un lecteur, chaque livre permet de reconstruire le monde. C'est une chance extraordinaire de pouvoir emmener cette possibilité de construction et de plaisir partout avec soi.
Quel livre recommanderiez-vous à un jeune juriste ?
Je conseillerais Religion sans Dieu de Ronald Dworkin. C'est un ouvrage très bref qui donne envie de poursuivre d'autres lectures. Je recommanderais également Qu'est-ce que la justice ? de Hans Kelsen, qui est tout aussi accessible par sa brièveté.
Alexandre Duval-Stalla
Olivier Dion - Alexandre Duval-Stalla
Alexandre Duval-Stalla est avocat au barreau de Paris et écrivain. Ancien secrétaire de la Conférence du barreau de Paris (2005) et ancien membre de la commission nationale consultative des droits de l’homme, il est le président fondateur de l’association Lire pour en sortir, qui promeut la réinsertion par la lecture des personnes détenues, et du prix littéraire André Malraux.
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