Trophées de l'édition 2026

Sabine Wespieser, la petite maison qui joue dans la cour des grandes

Sabine Wespieser - Photo Olivier Dion

Sabine Wespieser, la petite maison qui joue dans la cour des grandes

Trophée de la Petite maison d'édition 2026 [2/5]. Cette semaine, Livres Hebdo présente chaque jour, en texte et en vidéo, l’un des nommés de ses Trophées de l’édition 2026 dans la catégorie de la petite maison d’édition de l’année. Aujourd'hui, Sabine Wespieser. Vingt-cinq ans après sa création, la maison incarne un modèle économique vertueux mais fragile qui défend une ligne éditoriale exigeante dans un marché de plus en plus concentré.

Par Éric Dupuy
Créé le 19.01.2026 à 17h00

Dix livres par an, pas un de plus. Depuis août 2002, forte de son expérience chez Actes Sud où elle a passé 15 ans, Sabine Wespieser tient cette promesse fondatrice. « J'avais envie de mettre mon énergie au service direct d'auteurs, et de créer mon propre catalogue », explique celle qui a quitté fin 1999 la maison arlésienne pour fonder sa propre structure.

Le pari de l'industriel

Dès le départ, Sabine Wespieser fait un choix structurant : s'appuyer sur une diffusion-distribution industrielle, le CDE et la Sodis, pour « jouer dans la cour des grands ». Un impératif dicté par la confiance d'auteurs qui l'ont suivie, comme Michèle Lesbre dont elle a publié le 15e livre en octobre 2025, Naufrages. « Il fallait que j'honore cette confiance. C'était de dire à des auteurs qu'ils pourront bénéficier exactement des mêmes prestations, services, possibilités que dans une maison qui était déjà devenue grande », avec une attention particulière à partager toutes les informations et notamment celles des ventes régulièrement.

Ce modèle économique repose sur la rotation lente et le catalogue. Chez Sabine Wespieser, 80 % du chiffre d'affaires se fait en librairie indépendante. Le premier roman de Diane Meur, La vie de Mardochée de Löwenfels écrite par lui-même, paru en 2002, reste disponible et commandable. « C'est de la longue traîne, de la rotation lente », souligne l'éditrice dont le catalogue compte 245 références au bout de 24 ans.

Une fragilité assumée

Mais ce modèle vertueux reste structurellement fragile. « On rejoue tous les ans. C'est vraiment un métier de joueur au sens dostoïevskien », reconnaît-elle. Sans obligation de dividendes – la maison compte deux actionnaires avec son mari –, l'éditrice mise sur la péréquation : un livre à succès finance deux ans d'avance.

Dernièrement, le mécanisme s'est grippé, avec une dépendance accrue aux grands prix littéraires. « Cela faisait trois ans qu'il n'y avait pas eu de grands succès commerciaux », confie-t-elle. Jusqu'au 30 octobre dernier, l’éditrice de 64 ans était « extrêmement inquiète ». Ce jour-là, Yanick Lahens obtient le Grand Prix du Roman de l'Académie française pour Passagères de nuit, lui permettant de dépasser les 20 000 ventes, selon NielsenIQ BookData, sans compter les plus de 3 000 exemplaires exportés en Haïti et vers la diaspora haïtienne d'Amérique du Nord.

En 2022, c’est le prix du roman Fnac pour le premier roman de Sarah Jollien-Fardel, Sa préférée, écoulé à près de 26 000 exemplaires (et 11 000 en Suisse), qui lui offrait un répit économique salvateur. Mais la sélection cet automne d’Officier radio de Marie Richeux aux Femina et Médicis, avant son couronnement au moins exposé prix des écrivains de Marine, n’a pas encore permis à ce titre de passer la barre des 3 000 ventes.

Estimant que NielsenIQ BookData ne rend pas exactement compte de la structuration de ses ventes, l’éditrice milite contre la surexposition en point de ventes, n’hésitant pas en cas de besoin à réorienter des stocks destinés à des grandes enseignes, « machines à retours », vers des librairies à la politique d’achat plus raisonnée.

Fenêtre ouverte sur le monde

Et cette concentration des ventes inquiète. « Les libraires, même ceux qui défendent fidèlement mon catalogue, ont de plus en plus de mal à transformer leurs coups de cœur en vente, tant les lecteurs arrivent désormais avec une idée précise en tête et sont moins perméables à la vente additionnelle, celle qui fait vivre la diversité littéraire. »

La question de l’interdépendance entre libraires et éditeurs de création est au cœur des préoccupations de Sabine Wespieser. « Il est facile de vendre un livre qui se vend », dit-elle. Or sa maison a un besoin impératif de librairies attentives à ses titres et capables de créer un son autour d’un livre plus fragile ou d’une découverte. La péréquation devient de plus en plus nécessaire au fil des années, tant la baisse des ventes moyennes rend très difficile l’équilibre au titre, encore possible voici une quinzaine d’années.

Pour combattre ce déclin structurel, Sabine Wespieser participe aux efforts collectifs de formation. Prochainement, le CDE organise deux jours de formation à destination de 70 jeunes libraires (entre deux ans et cinq ans d'expérience), invités à rencontrer une vingtaine d’éditeurs pour se former aux catalogues. « Le problème de la formation des libraires est récurrent », constate celle qui est vice-présidente de l'Adelc (Association pour le développement de la librairie de création), révélant que la précédente initiative similaire, en 2019, avait porté ses fruits.

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Sabine Wespieser- Photo OLIVIER DION

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En parallèle, l’éditrice réfléchit au rajeunissement de son lectorat, en recrutant une assistante de 24 ans, « Gen Z et digital native ». Sa mission : rajeunir le public via les réseaux sociaux, capter les jeunes libraires « dont les coups de cœur en magasin et les petits mots sont relayés en ligne et qui tous ont des comptes Instagram, des comptes TikTok ».

Heureusement, son expérience à l’international lui offre un levier non négligeable, basé sur sa légitimité. Le catalogue Sabine Wespieser cultive en effet une double ligne de force : féministe et postcoloniale, sujets largement étudiés, « jusque-là », aux États-Unis, marché pourtant difficile d’accès. Edna O'Brien, Nuala O'Faolain côtoient Louis-Philippe Dalembert (Haïti) et Dima Abdallah (Liban). « Une maison d'édition, c'est une fenêtre ouverte sur le monde », affirme l'éditrice qui s’intéresse beaucoup à « ces pays où on écrit le français sans vivre dans l'Hexagone ».

Pessimiste active

Sabine Wespieser se définit comme une « pessimiste active », expression empruntée à Yanick Lahens. De ces 25 ans à accompagner la vie du livre en indépendante, l’Alsacienne estime que « ceux dans le monde du livre qui continuent de respecter leur métier ont gagné en pugnacité », analyse celle qui est bien consciente que son modèle économique ne peut se concevoir que dans le cadre, envié à l’étranger, du prix unique du livre et des politiques publiques vertueuses propres à la France.

Après Plomb de Timothée Zourabichvili, premier roman sur l'infanticide qui a obtenu un article d'ouverture de la newsletter En attendant Nadeau et Rose la nuit, le nouveau roman de Maryline Desbiolles, autrice reconnue qui a rejoint son catalogue en 2023, Sabine Wespieser publie en ce début d’année Dehors, c'est le printemps : histoires et poèmes d’Asta Sigurdardottir, traduit de l'islandais par Olöf Pétursdottir. Trois des dix titres prévus pour 2026, comme toujours.

« Continuer » : c'est le seul objectif à trois-cinq ans. Continuer sans développer, sans céder aux collections qui marchent (manga, romance), sans financements extérieurs. « Le cœur palpite encore et on bouge encore ». Dans un marché sauvé par Astérix et Freida McFadden, cette ligne de crête dessine une autre voie, fragile mais intacte.

Le trophée de la Petite maison d'édition 2026

Cinq maisons sont en lice pour le trophée de la Petite maison d'édition de l’année 2026 : En Exergue, Sabine Wespieser, Les fourmis rouges, La Meute et Atelier EXB. Le lauréat sera dévoilé le 30 mars prochain lors d'une cérémonie à l'Odéon-Théâtre de L'Europe.

Aucune de ces maisons ne s'est portée candidate pour ce prix. Il s'agit d'une sélection établie par la rédaction de Livres Hebdo pour mettre en lumière les entités et personnalités saillantes de l'année qui ont œuvré au rayonnement d'un auteur, d'une œuvre, d'une collection ou d'un genre.

À vous de les départager en votant sur le site dédié : https://www.tropheesdeledition.fr

En 2025, le trophée de la Petite maison d'édition avait été attribué aux éditions La Fabrique.

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