Catherine Destivelle dirige les éditions du Mont-Blanc - Photo Olivier Dion
Catherine Destivelle, l'éditrice au sommet
Trophée de l'éditeur ou éditrice de l'année [3/5]. Cette semaine, Livres Hebdo présente chaque jour l'un des nommés pour les Trophées de l’édition 2026 dans la catégorie éditeur ou éditrice de l’année. Aujourd'hui Catherine Destivelle. Un peu plus d'une décennie après leurs débuts, ses Éditions du Mont-Blanc se sont forgées une belle place dans la cordée des éditeurs de livres de montagne.
« J'étais passionnée par l'édition, mais je ne le savais pas encore », sourit Catherine Destivelle, semblant ne pas croire elle-même à cette reconversion inattendue. À 65 ans, l'alpiniste qui a marqué toute une génération par ses exploits dans les années 1980 et 1990, est aujourd'hui l'heureuse (et surmenée) dirigeante des Éditions du Mont-Blanc, maison qui vient de fêter sa première décennie d'existence. Rien ne prédestinait pourtant celle qui fut considérée comme la meilleure grimpeuse mondiale - elle demeure la seule femme à avoir vaincu en solitaire la mythique trilogie Grandes Jorasses, Cervin et Eiger - à investir désormais toute son énergie dans l'édition.
C'est grâce à la suggestion de Jean-Louis Vibert-Guigue (la Librairie des Alpes à Paris) d'éditer un livre sur les archives de Paris-Match dédiées à la montagne que Catherine Destivelle s'essaie pour la première fois vraiment au métier. « J'ai trouvé cela passionnant et, sans m'y attendre, j'ai pris le virus. Ça a été comme une révélation : j'ai réalisé que ce travail me plaisait, mais aussi, subitement, que j'avais énormément de livres chez moi, plus par passion pour l'objet que pour les lire », se souvient-elle. Nous sommes en 2013 et naît ainsi La Montagne à la une : 60 ans de conquêtes et de drames, co-signé avec Philippe Bonhème et première sortie emblématique des nouvelles Éditions du Mont-Blanc.
Du polar aux albums jeunesse
Derrière, la structure juridique était déjà en place. « À la suite du décès de Michel Guérin, créateur des éditions Guérin, un de mes amis et moi avons voulu continuer à faire vivre la marque, avant que sa veuve ne la cède à Paulsen. Nous nous retrouvions donc avec une structure juridique sur les bras, nous perdions de l'argent, cela m'énervait. Et j'avais tellement vu Michel Guérin galérer par le passé que le métier d'éditeur ne me faisait pas envie », raconte l'alpiniste.
Jusqu'au déclic, donc. Au milieu des années 2010, Catherine Destivelle domicilie la maison d'édition chez elle aux Houches, dans la vallée de Chamonix, signe un contrat de distribution avec Hachette, de diffusion avec Glénat, et commence à travailler quinze heures par jour, en solo intégral, touchant à tout, s'épuisant sur chaque publication : « L'édition m'a bouffée. Je fais tout pour que les livres que je publie ne soient pas de la tricherie, comme en escalade, et de travailler "by fair means" ("par des moyens licites ou honnêtes") comme disent les alpinistes anglais ».
Des collections sont lancées, tous azimuts. Beaux livres, récits, romans, thrillers, littérature jeunesse, poche, manuels techniques : plus de 130 livres constituent aujourd'hui le catalogue. Parmi les plus grandes fiertés de la maison sur ses dix années d'existence : des ouvrages devenus iconiques (Le 9e degré, Alpinisme : la saga des inventions, Piolets d'or... voir encadré), ou encore la collection éducative « Tu connais ? », première du genre expliquant la montagne et ses sports aux enfants, et « achetée autant par les grands-parents à leurs petits-enfants que par les moniteurs de l'École nationale de ski et d'alpinisme de Chamonix », d'après sa créatrice.
Jouer des coudes pour atteindre le sommet
Tout ceci avec succès, puisque la maison qui publie une petite vingtaine d'ouvrages par an n'a jamais perdu d'argent. Aujourd'hui, cinq personnes en constituent l'équipe, et un premier éditeur à temps plein a été embauché fin 2024. « Au début, j'ai fait énormément d'erreurs, en ne déléguant pas assez, notamment sur les couvertures, ou encore sur la promotion où je suis toujours aussi nulle. Aujourd'hui, tout est plus installé et nous avons vraiment gagné notre place sur le créneau », affirme Catherine Destivelle.
Créneau sur lequel, à l'image du monde très concurrentiel de l'alpinisme, il a fallu jouer des coudes pour atteindre le sommet. En plus des historiques Guérin-Paulsen, Arthaud ou Glénat, de nombreuses autres maisons, généralistes comme spécialisées, publient chaque année beaux-livres, récits et guides de montagne profitant de la bonne santé du secteur depuis les années Covid. Le pari des Éditions du Mont-Blanc pour se faire une place dans cette longue cordée : parier sur la création pure plutôt que sur la réédition, et créer des ouvrages à la longue durée de vie, à l'image de la Bible de l'escalade. En s'appuyant sur les succès commerciaux des manuels techniques pour financer à côté les projets de plus longue haleine.
Une stratégie que Catherine Destivelle compte bien poursuivre, sans ralentir le rythme. En 2025 ont paru des beaux livres (Mont-Blanc, le regard des peintres), des essais sur les Sherpas (Les vrais héros de l'Himalaya, par Bernadette McDonald) ou encore le récit d'un milliardaire chinois bloqué en altitude (La conque de l'Everest). Cette année paraîtront, entre autres, le livre d'entretien entre Jean Fabre et Jean Affanassieff, Fitz Roy : la face nord, ou encore Everest, l'entreprise commerciale : l'histoire de l'industrie du guidage sur le toit du monde de Will Cockrell (traduit de l'anglais par Didier Mille).
Et pour les dix années à venir ? « La suite, je ne la vois pas encore, je n'ai pas le temps d'y penser, j'ai encore trop la tête dans le guidon », tranche Catherine Destivelle. Une manière de dire que son ascension du monde de l'édition est encore loin d'avoir débouché au sommet.
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Par
Pierre Georges
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