Livres Hebdo : Sur le terrain de l'animation, les libraires sont attendus au tournant. Mais sont-ils suffisamment outillés ?
Charlotte Parouty : Monter des animations et assurer un plateau littéraire, ça ne se décrète pas, ça se prépare de façon méthodique. J'ai imaginé deux formations dédiées en observant que de nombreux libraires ont des envies en ce sens mais ne savent pas forcément comment s'y prendre. J'ai aussi assisté à beaucoup de rencontres où le lancement et la présentation des invités n'étaient même pas faits… Or il y a aujourd'hui une telle profusion d'offres culturelles qu'il faut cranter ces propositions et professionnaliser l'animation en librairie.
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Professionnaliser ces rencontres, ça passe par quoi ?
Pour faire de ces rendez-vous des moments réussis qui donnent envie aux gens de revenir, il faut apporter quelque chose qu'on ne voit jamais, ni dans la presse, ni à la télé ou à la radio. Le « plus » de la rencontre en librairie, c'est d'arriver à mettre l'auteur ou l'autrice dans un état particulier où il va venir délivrer un secret, quelque chose qu'il n'aura jamais dit ailleurs parce qu'on l'aura mis en confiance. Mais aller chercher l'émotion chez l'invité, ça ne s'improvise pas. La journée de formation sur le plateau littéraire propose par exemple une méthodologie pour apprendre à lire en vue de l'interview, suivie de jeux de rôles et d'un débrief personnalisé.
« Il faut repérer les temps creux pour les faire vivre »
Cependant, l'animation ne se réduit pas aux rencontres littéraires…
Effectivement ! Il faut aller explorer d'autres formats, qui ne s'adressent pas seulement aux lecteurs déjà conquis. À la librairie Guerlin de Reims, où j'ai œuvré pendant 18 ans, j'avais imaginé une animation « J'aime pas lire » où chacun pouvait s'exprimer, dans une parole libératoire, puis je suggérais une liste de livres déclics dont on sait qu'ils peuvent faire chavirer. Les balades littéraires permettent de sortir du magasin et de toucher à l'expérientiel, les clubs de lecture de rassembler en communauté et éventuellement de déléguer l'animation, quand l'arpentage littéraire demande un public actif mais peut être très intéressant pour fédérer, tout comme les ateliers d'écriture.
Y a-t-il des angles morts en termes de publics visés ?
Oui, j'ai le sentiment qu'on s'adresse avant tout aux actifs, alors que ce sont les personnes qui ont le moins de temps. Les animations qui ciblent les bébés et leurs parents ne demandent pas un travail démesuré - lecture de comptines, mimes, raconte-tapis, temps d'échange entre parents - et répondent à un besoin criant. Il faut aussi repérer les temps creux pour les faire vivre, par exemple avec des scrabbles littéraires pour les retraités, ou des rendez-vous pour les autoentrepreneurs. Cette proposition entre en résonance avec un enjeu sociétal, celui de la solitude. On a tout intérêt à imaginer la librairie comme un nouvel espace de sociabilisation, à l'instar des PMU et des cafés d'antan. C'est aussi un levier majeur d'affront de la concurrence : notre force, c'est la physique des lieux, là où l'émotion peut s'incarner. Ce qu'Amazon, par exemple, ne pourra jamais offrir.
