Livres Hebdo : Votre nouveau roman est une traversée en voiture, une manière de road-novel, dans une région du Proche-Orient que vous connaissez bien, puisque vous avez grandi à Bethléem, en Cisjordanie…
Karim Kattan : On peut superposer une cartographie Israël-Palestine sur le trajet qu’effectuent Maryam et Joseph dans le roman, il est possible d’imaginer un itinéraire qui s’étirerait du sud vers le nord le long du littoral. En réalité, cette topographie demeure quand même de l’ordre de la fiction car les personnages mettent trop de temps à parcourir les distances entre les différentes villes où ils se rendent. Je n’ai pas non plus voulu nommer expressément ces lieux, ou plutôt je leur ai donné des noms très anciens, de villes mésopotamiennes ou cananéennes. Leurs consonances me plaisaient, c’étaient surtout pour moi des choix esthétiques. J’ai enfin voulu laisser libre cours à l’imagination du lecteur.
Là gît la beauté de votre texte, ce côté « temps suspendu » et véloce à la fois, assez elliptique – cette femme conduisant à toute allure vers le nord et qui a pris en autostop un homme également en fuite vers la même direction.
Il y a effectivement une étrangeté mais aussi quelque chose d’épique. C’est un récit qui dure une seule nuit, du crépuscule à l’aube. D’habitude, je construis mes romans patiemment, je fais pas mal d’allers et retours dans la phase d’élaboration, j’ai des hésitations, des repentirs… Là, m’est apparue tout de suite l’image – une voiture filant dans la nuit – que je voulais explorer, alors il fallait que le texte soit resserré et dense. Je voyais très nettement l’itinéraire, j’ai écrit l’histoire d’une traite avec un véritable sentiment d’urgence.
Maryam et Joseph qui quittent un pays à feu et à sang… Est-ce une référence à Gaza ?
En fait, on ne sait pas, il n’y a rien de caractérisé, c’est juste l’apocalypse, la ville d’où ils proviennent est vouée à disparaître.
« J’ai toujours écrit mes livres de sorte qu’être gay ou queer paraisse une évidence. »
Comment avez-vous imaginé ce duo, improbable, voire marginal, au vu de leur sexualité dans une société qu’on devine traditionaliste ?
Rien de tel n’est dit, c’est implicite. Mes personnages sont gays, c’est comme ça, la question ne se pose pas, j’ai toujours écrit mes livres de sorte qu’être gay ou queer paraisse une évidence. Joseph et Maryam ne s’en parlent même pas, ils se parlent en fait très peu, c’est à travers leurs souvenirs qui refluent, les pensées qui les traversent, qu’on découvre leur identité sexuelle. Ce n’est pas un enjeu. Joseph se souvient de son amant Nour, de cet inconnu rencontré à la plage, quant à Maryam, elle repense aux tensions dans son couple, à ses différends avec Hind, la femme de sa vie, leurs discussions au sujet de la violence politique. Ce que je trouvais intéressant, c’était de faire se rencontrer par hasard deux personnes qui vivent dans la même ville mais qui du fait de leur classe sociale ne se seraient jamais rencontrées, et qui sont également très différentes de caractère. Elle, issue d’une famille d’artisans, active, déterminée, lui d’un milieu aisé, indolent, hédoniste.
Et le troisième larron, ce garçon qui travaille dans la station-service et qui monte dans la voiture ?
Nouh est l’image de la transformation et du désir. Il a l’obsession de retourner à la mer, comme s’il voulait retrouver ses racines antédiluviennes – Nouh, c’est Noé en arabe – et s’immerger dans l’infini océanique. Il incarne aussi le désir vivace, brûlant malgré la catastrophe et la guerre, celui qu’il suscite chez Joseph. Il se métamorphose en dauphin, je ne l’explique pas ni ne me l’explique.
Cette étoile septentrionale, éponyme du roman, qui oriente et obsède les personnages, représente-t-elle l’étoile du Berger ?
C’est une interprétation possible. Cette étoile, je l’appelle simplement « la Septentrionale ». J’ai écrit ce roman alors que j’avais le sentiment que mon pays disparaissait, alors qu’un génocide se perpétrait. Il était nécessaire qu’elle soit là, cette lumière dans le ciel, comme une lueur d’espoir.
