Livres Hebdo : Camille et Paul, dans votre roman, s’installent dans les Alpes pour échapper au tumulte du monde contemporain… Avez-vous aussi la tentation du désert ?
Alexis Jenni : C’est un fantasme post-covid, la pandémie nous a fait croire que nous pouvions nous réfugier quelque part, loin des problèmes qui nous entourent. Finalement, non ! C’est une illusion. Mais partir ailleurs pour démarrer une fiction, c’est un classique en littérature, Boccace l’a fait avec le Décaméron où des jeunes gens qui fuient Florence ravagée par la peste se racontent des histoires. Fuir le monde… En tant qu’écrivain, on croit possible d’entretenir cette illusion, parce qu’on est assis dans sa chambre à écrire toute la journée, coupé de tout, mais on est toujours embarqué par l’époque.
Qui est ce couple très soudé qui s’imagine résister dans les hauteurs « où tout ira mieux » ? Et pourquoi un couple de même sexe ?
Paul qui a été aide-soignant pendant la crise du covid et qui a lui-même été contaminé et en est réchappé, souhaite quitter la ville et radicalement changer d’air ; son compagnon Camille entend, quant à lui, se réinventer en prenant un poste d’« accompagnateur spirituel » (c’est un vrai métier, j’ai une amie qui l’a été) dans une clinique d’altitude près de chez eux… Pourquoi deux hommes ? J’ai eu dans ma vie beaucoup d’amis qui sont des couples d’hommes, et en tant qu’hétérosexuel, j’ai toujours été fasciné par cette espèce de fraternité qui me semble exister dans une relation homosexuelle. D’ailleurs, ce terme « homosexuel », [N.D.L.R. : le préfixe « homo- » en grec signifie « le même »] est un peu absurde ; même dans un couple de même sexe, chacun est différent. En l’espèce, Paul et Camille sont à l’opposé physiquement et en caractère. Le premier est fort et tendre, genre ours placide et jovial, le second est idéaliste, plutôt anxieux, prompt à la révolte… Il n’y avait dans l’idée de ce couple rien de militant, c’était juste une rêverie romanesque qui, pour moi, fonctionnait bien dans l’histoire.
Si vous parlez du covid comme d’une peste, il en est une autre non moins mortelle, omniprésente dans le livre…
En effet il y a le fléau viral : le covid, ou une autre pandémie susceptible de nous tomber dessus, et la peste économétrique. Ce mal consistant à tout réduire au quantifiable, à une économie de mesure qui a pour résultat de détruire les services, les soins apportés à la personne, et en fin de compte de broyer les gens. Cette efficacité économique qui s’applique à tout et à tous se répand tel un virus mental et technique. Mais ce qui me sidère, c’est que l’aboutissement de cette course effrénée à la performance est le règne du faux. Car à un moment donné, mieux vaut fabriquer du faux pour rester dans la course que de faire ce qu'on est destiné à faire. On est dans la grande trahison, le vaste mensonge.
Ce qu’illustre la clinique où travaille Camille…
On reproche à Camille, alors qu’il a été engagé comme accompagnateur spirituel, de perdre trop de temps justement à « accompagner », c’est-à-dire assister moralement les patients. En revanche, quand lui demande quel est l’intérêt de faire un énième scanner à un homme en fin de vie, on lui rit au nez. Le fait est que tout acte médical est facturé. Pour loufoque que cela puisse paraître, tout ce que je raconte dans le roman est à base de vrais témoignages… Alors même un lieu de soin comme une clinique a été contaminé par le virus du tout gestionnaire. En ce qui concerne Camille, sa fonction d’accompagnateur spirituel est uniquement là pour faire bien dans les services proposés par l’établissement, c’est du spirit-washing.
Votre roman n’est-il pas pessimiste, les seuls qui réussissent à s’échapper sont les méchants, comme cet escroc qui, à la manière d’un Carlos Ghosn, s’évade de prison…
Je me rappelle que le roman de Pierre Ducrozet sur le transhumanisme, L’invention des corps, se terminait par une grande déflagration comme dans un James Bond – une justice rendue par le feu. C’était un choix moral : le mal est détruit. Moi, j’ai plutôt comme imaginaire les cavaliers de l’Apocalypse pour figurer que le monde va mal. À quelle conclusion amener un roman ? C’est une question d’esthétique. Ici on a affaire à une sorte d’accablement, le milliardaire impénitent s’en sort, c’est désabusé et mélancolique.
Et tendre, aussi. Camille a ce mot qu’il détourne à son compte, « adelphophagie », pour signifier l’habitude de manger entre amis.
Le diable a gagné le monde, donc il ne reste que les étincelles, les petites oasis de vie.
