Il est 11h30 ce samedi 26 septembre dans le hall du Best Western Saint-Louis, face au château de Vincennes. En France à l'occasion du festival America, Colum McCann enchaîne les entretiens depuis 9h30. Calé dans un fauteuil de style Louis XV, adossé à une bibliothèque de livres reliés, son béret posé sur le genou, l'écrivain se livre sans détour.
Né à Dublin, installé à New York depuis une trentaine d'années, lauréat du National Book Award et du prix du Meilleur Livre étranger, l'auteur d'Apeirogon (Belfond, 2020) signe son retour à la fiction avec Ce qui nous frôle sous la surface, paru le 20 août chez Belfond dans une traduction de Clément Baude. Un roman sur les câbliers qui réparent Internet au fond des océans, déjà retenu dans la première sélection du Grand prix de Littérature américaine. De l'Amérique de Zohran Mamdani à l'affaire Thélyson Orélien, il revient sur ce qui l'anime : écouter, raconter, résister.
« C'est le local qui révèle l'universel. Et l'universel, en ce moment, est assez effroyable »
Livres Hebdo : Cette année, le festival America est entièrement consacré aux États-Unis, pour leurs 250 ans. C'est aussi la première édition sans le soutien de l'ambassade américaine. Vous êtes un Irlandais qui a fait de New York sa maison. Pourquoi avez-vous voulu participer à cet « état des lieux » à Vincennes ?
Colum McCann : Parce que c'est un festival important. Il met en lumière une certaine forme de résistance et offre de l'Amérique un portrait bien plus nuancé que ce qu'on voit d’habitude. Il rappelle que Zohran Mamdani (le maire de New York) existe, qu'AOC (Alexandria Ocasio-Cortez, élue démocrate) existe, que la résistance est bien là. Et puis il y a ces écrivains qui parlent de leur métier. L'un d'eux racontait par exemple qu'il avait travaillé dans une usine de poisson en Alaska. On en vient à oublier que toutes ces petites vies existent. Or c'est justement le local qui révèle l'universel. Et l'universel, en ce moment, est assez effroyable : vus de 35 000 pieds d'altitude, les États-Unis ne sont pas dans une bonne passe. Mais quand on rassemble tous ces auteurs et leurs petites histoires locales, on touche à la nature profonde de la nation. Je trouve ça très fort.
Les lecteurs français vous suivent depuis longtemps. Que vous apporte cette rencontre en face-à-face lors de ce Festival ?
Je vais être honnête, je ne cherche pas à plaire au public. J'adore vraiment être en France. J'aime les lecteurs français, et aussi les journalistes, parce qu'ils lisent vraiment ce qu'on écrit et s'impliquent sincèrement. C'est pour ça que je m'y sens bien. Et je crois que pour beaucoup d'écrivains présents ici, c'est la même expérience formidable.
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Dans votre nouveau roman, Ce qui nous frôle sous la surface, le narrateur, Anthony Fennell, est un écrivain irlandais en crise, fraîchement sobre, qui embarque sur un navire chargé de réparer les câbles Internet sous-marins. Quelle part de vous y a-t-il en lui ?
Puis-je me contredire et répondre « tout de moi » et « rien de moi » ? C'est un personnage, ce n'est pas moi. S'il fallait vraiment me situer, je dirais à mi-chemin entre Fennell et Conway, l'autre personnage. J'oscille entre les deux. D'ailleurs, je n'aimais pas forcément Fennell quand je l'ai créé. Mais on n'est pas obligé d'aimer ses personnages, puisqu'au fond, on se bat contre soi-même. Tout ce qu'on écrit est autobiographique, même quand ça ne l'est pas. Et peut-être surtout quand ça ne l'est pas.
« L'IA peut vous donner une structure, pas une voix »
En France, le romancier Thélyson Orélien vient d'être retiré de la sélection du Goncourt, accusé d'avoir écrit son livre avec l'IA, ce qu'il dément. Avez-vous suivi l'affaire ? Et quelle place l'IA peut-elle prendre, selon vous, dans la littérature ?
Oui, j'ai tout à fait suivi ça. J'ai rencontré Thélyson en Suisse deux semaines avant que la nouvelle tombe, et je l'ai vraiment apprécié. J'ai donc le cœur brisé pour lui. C'est une affaire très compliquée, et je ne vais pas prendre parti, parce que nous ne savons pas. Le temps permettra peut-être de trancher. En revanche, je sais une chose : l'IA est une machine prédictive. Elle a une puissance énorme, mais tout se résume à la loi des grands nombres. C'est pour ça que son ton est si fade, si banal. L'IA peut vous donner une structure, pas une voix. Alors oui, certains écrivains tricheront, d'autres non. Quelqu'un consultera l'IA, s'appropriera le texte, y ajoutera sa touche avant de publier. Ça arrivera forcément. C'est donc à nous de décider ce que nous attendons de nos artistes, et de l'IA. Moi, je veux de l'honnêteté, de la profondeur, de l'humanité. Et ça, seuls les êtres humains peuvent le donner.
Le Goncourt devrait-il alors soumettre les autres livres à la même vérification ?
Oui, tout à fait. Le problème, c'est de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Une personne vraiment intelligente devrait pouvoir tromper l'IA. Et puis tout le monde aurait été ravi s'il avait remporté le Goncourt. C'est un jeune homme intéressant, qui a traversé des moments difficiles : il vient d'Haïti, il est parti au Canada. Alors peut-être y a-t-il une part de jalousie, qui sait ? Une part de racisme, qui sait ? Ou une part de vérité, qui sait ? Je ne peux pas trancher. Tout ce que je peux dire, c'est que c'est triste. Triste s'il a utilisé l'IA, triste s'il ne l'a pas fait. Quant au Goncourt, je ne sais pas si sa décision est courageuse, mais j'imagine qu'elle a été très difficile à prendre.
Revenons à l'Amérique. Vous vivez à New York depuis des années. Cette année, l'ambassade a retiré son soutien au festival. Comment vivez-vous le climat politique actuel ? Change-t-il votre façon d'écrire ?
Tout change ma façon d'écrire, pas seulement le climat américain. Mais c'est vrai, je n'aime pas ce qui se passe, et je n'aime pas qu'ils retirent leur financement. Seulement, c'est la réalité. L'Amérique ne va pas bien, alors il faut se battre. Ça me dilate les narines, ça me donne le goût de la lutte, j'aime être poussé dans mes retranchements.
Face à ces divisions, vous avez cofondé en 2013 Narrative 4, qui invite les gens à échanger leurs histoires. Vous dites souvent qu'écouter les autres peut nous sauver. Dans une Amérique divisée, l'écoute peut-elle encore faire changer quelqu'un d'avis ?
Plus que jamais. J'ai construit ma vie autour de cette idée. Pour moi, l'écoute compte même davantage que le récit. Aujourd'hui, on vit enfermés dans la bulle du téléphone. Il faut donc pouvoir en sortir, se regarder et se demander qui on est. Racontez-moi votre histoire, je vais écouter. C'est tout le principe de Narrative 4 : je raconte votre histoire, vous racontez la mienne, et ensuite on réfléchit ensemble à la façon d'aller dans le monde pour changer les choses. Je crois que c'est l'une des meilleures réponses possibles.
