Livres Hebdo : Dans votre nouveau roman, on suit un dramaturge anglais contemporain de Shakespeare dans la capitale française juste après la fameuse tuerie de masse des protestants en 1572. D’où vous est venue l’idée de Christopher Marlowe à Paris ?
Claire Duvivier : J’ai depuis longtemps voulu écrire sur ce grand auteur du théâtre élisabéthain – des pièces, contrairement au classicisme français, qui mélangent les genres, exubérantes, avec effusion de sang (du vrai sang de porc sur scène)… Marlowe est en soi un personnage romanesque, haut en couleur : dramaturge, espion, réputé pour ses mœurs dissolues, mort assassiné dans des circonstances mystérieuses. La période des guerres de Religion m’a aussi toujours fascinée, en particulier le massacre de la saint-Barthélémy, grâce notamment à La reine Margot. Le lien qui m’a permis d’allier mes deux centres d’intérêt est une pièce de Christopher Marlowe intitulée Massacre à Paris, sur la saint Barthélémy.
Votre roman est un vrai-faux roman historique mâtiné d’une atmosphère de polar…
Le détective Marlowe créé par Raymond Chandler s’appelle Marlowe en hommage à Christopher Marlowe. Ici je rends la pareille à Chandler en imaginant un enquêteur en pourpoint dans une atmosphère de roman noir, hardboiled, au cœur du Paris du XVIe siècle. La Dame de la Seine se passe au temps de la Ligue, le parti catholique, qui refuse qu’Henri de Navarre, le futur Henri IV, accède au trône après la mort du dernier des Valois Henri III, parce qu’il est protestant. Marlowe est envoyé en mission en France pour le compte d’Élisabeth Ière, une souveraine protestante cernée par les puissances catholiques… Mais le contexte historique est plus un prétexte qu’autre chose. L’histoire n’a pour moi d’intérêt que parce qu’elle reflète aussi notre époque.
« Peu importe le Marlowe historique, ce qui est intéressant chez lui, c’est qu’il est un mythe »
…polarisée à l’extrême, et traversée par un fort courant réactionnaire ? Un des personnages dit à Marlowe que tout ce chaos, c’est de la faute des humanistes dégénérés !
Oui, comme tous ces éditorialistes d’extrême-droite qui vous expliquent que tous les maux de la terre viennent du supposé « wokisme »… Et puis écrire sur le XVIe siècle à Paris, dont il ne reste pas grand-chose, m’a poussée à recréer des décors à partir de gravures, de témoignages écrits, comme le Pont-neuf dont la construction est intimement liée à cette période et dont la statue équestre d’Henri IV rappelle aujourd’hui encore ce lien. J’ai eu beaucoup de plaisir à inventer des lieux, comme l’hôtel de Bourgogne sur lequel on a très peu d’informations, où j’ai imaginé que se jouaient des pièces interdites. L’idée était d’esquisser une esthétique respectant la véracité des faits plutôt que de reconstituer brique par brique chaque bâtiment, une ambiance qui serve l’intrigue pour que le lecteur puisse s’y plonger plus aisément.
Un roman en costumes n’est-il pas l’occasion rêvée pour l’écrivaine que vous êtes de jouer avec la langue ?
Pour la langue, mon approche a été différente. L’enjeu était de traduire l’historicité d’un dialogue en évitant d’en rajouter, comme on le constate dans des fictions historiques employant une fausse langue médiévalisante, avec des « oyez » « messire » ou « gente dame ». Si j’ai employé des expressions archaïques pour donner une couleur au texte, j’y ai ajouté cette gouaille qu’on trouve dans les romans noirs, ce qui crée une espèce de décalage.
Décalé, singulier, tout comme le personnage historique de Marlowe.
Peu importe le Marlowe historique, ce qui est intéressant chez lui, c’est qu’il est un mythe. Il a inspiré tant d’auteurs : Anthony Burgess dont la lecture de Mort de Deptford (Grasset, 1995) m’avait marquée, lorsque j’étais étudiante d’anglais, mais aussi Aragon qui l’évoque dans un poème. Et, récemment Emmanuelle Pirotte avec D’innombrables soleils (Le Cherche Midi, 2019). Interlope, sensuel… Chacun a sa version de Marlowe.
Quelle est la vôtre ?
Désinvolte, pas aussi malin qu’il ne le pense, aventurier, et surtout très têtu.
