En quelques années, l'animation en librairie est devenue la norme, faisant office de carte d'identité pour les enseignes. « Très clairement, la chaîne du livre comme les clients attendent de nous que nous fassions de l'animation », expose Sophie Quetteville, ancienne libraire, animatrice de rencontres, et formatrice à L'École de la Librairie.
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L'enquête de l'Observatoire société et consommation (Obsoco) « Les Français face aux librairies indépendantes » (mai 2026) témoigne d'ailleurs de l'appétence des clients fidèles des librairies indépendantes pour les offres complémentaires, dont l'animation fait partie. « Il faut veiller à trouver un équilibre entre l'investissement et les attentes », prévient Sophie Quetteville.
Une lecture pour enfants à la librairie toulousaine Ombres blanches.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Une loupe sur le projet de librairie
Car sous des dehors festifs, l'animation peut tourner au casse-tête, avec une rentabilité en forme de mirage. « Une rencontre nous coûte, et ce quelle que soit la fréquentation », affirme à cet égard Alain Bélier, cogérant de la librairie Lucioles, à Vienne (Isère), avec Renaud Junillon. Plutôt que de foncer tête baissée, Sophie Quetteville invite à « se poser pour réfléchir ». « L'animation doit être la loupe sur le projet intellectuel et commercial de la librairie. Il est essentiel d'identifier les attentes de sa clientèle, mais aussi d'anticiper le nombre et le type d'animations, ainsi que les moyens logistiques, économiques, et humains à mobiliser », défend-elle.
Ce pilotage, entre les mains d'une ou plusieurs personnes, diffère grandement selon les moyens de la librairie. Chez Ombres blanches, à Toulouse, tous les salariés peuvent participer mais un comité éditorial coordonne l'ensemble. Il se compose de la directrice Emmanuelle Sicard, du créateur de la librairie Christian Thorel, des responsables des rayons littérature et sciences humaines, ainsi que d'une personne à temps plein chargée de la programmation. Chez Kléber, à Strasbourg (Bas-Rhin), Alice Lechermeier, responsable communication, s'en occupe avec la gérante Mathilde Guiraud, mobilisant également au besoin les deux personnes de son équipe.
L'ampleur de la programmation varie elle aussi d'une dizaine d'animations par an à plusieurs centaines. Et pour chacun de ces événements, les coûts sont nombreux (lire encadré ci-dessous).
Les 400 coûts
Animer rime sans conteste avec dépenser, du temps comme de l'argent. « Quand on fait un entretien avec un auteur, cela dure trois heures mais si on est sérieux, on a consacré des heures et des heures de lecture pour le préparer, si bien que nous ne sommes pas capables de rémunérer à sa juste valeur une préparation de rencontre », souligne Alain Bélier, cogérant de la librairie Lucioles (Vienne), qui assure avec son associé 90 % des rencontres. Certaines librairies proposent à leurs salariés de rémunérer les heures de la rencontre ou bien de verser un tarif forfaitaire, quand d'autres leur dégagent du temps.
En vertu de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, ces derniers sont eux aussi rémunérés. « S'il fallait qu'on paye tous les auteurs, on arrêterait les rencontres », confient à cet égard plusieurs libraires. Par ailleurs, l'accueil peut engendrer une note salée. Très souvent, l'éditeur prend à sa charge le transport, quand le libraire paye la restauration et l'hébergement. Sur ce point, les librairies parisiennes sont avantagées, la nuitée n'étant généralement pas au programme. « Les rencontres coûtent plus d'argent qu'elles n'en rapportent », résume Amandine Ardouin, de la Librairie Saint-Pierre à Senlis, observant que les ventes à cette occasion se réduisent ces derniers temps, représentant 10 % à 20 % des personnes présentes.
Pour contenir, voire partager, les coûts, les librairies misent notamment sur les partenariats et la mutualisation. À Senlis, Amandine Ardouin s'est rapprochée du musée de la ville qui accueille des rencontres hors les murs et, aux beaux jours, la municipalité leur permet d'investir la ruelle devant la boutique. À Vienne, la ville autorise Lucioles à organiser certains événements dans un temple romain, la librairie étant par ailleurs partenaire de nombreuses institutions et manifestations comme la Villa Gillet et Un Weekend à l'Est avec Vera Michalski.
Les animations clés en mains, fréquentes en jeunesse à l'instar de La Nuit des livres Harry Potter organisée par Gallimard, des chasses aux trésors et autres murder parties sont également appréciées, comme en témoigne Alice Lechermeier de la librairie Kléber. « On reçoit des jeux, des quiz, des kits... Ce qui nous fait gagner beaucoup de temps », indique-t-elle. Des associations de libraires permettent aussi à leurs adhérents de profiter de tournées d'auteurs mutualisées. « Jusque-là, L'Association des librairies indépendantes en Nouvelle-Aquitaine pouvait prendre en charge trois nuitées par an, qui sont devenues une seule nuitée en 2026 suite à une baisse de subvention », observe Sara Ghazali.
De fait, le soutien public tend à s'amenuiser. « Avant, on faisait des dossiers de subventions auprès de la région : on arrivait à avoir entre 5 000 et 7 000 euros par an sur un budget supérieur à 30 000 euros. La dernière fois qu'on en a déposé un, on a obtenu 4 000 euros pour deux ans », rapporte Alain Bélier. De quoi transformer la programmation des rencontres en numéro d'équilibriste comptable.
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Partenariat et bricolage
« On attend quasiment de nous une mission de service public par rapport au livre, sauf qu'on est un commerce et qu'on n'a pas de budget pour ça », remarque Sophie Quetteville, indiquant que les aides à l'animation varient en fonction des régions. « Là où c'est pernicieux, c'est que l'animation est un critère secondaire pour obtenir le label LiR, et que ce label est une condition sine qua non pour la subvention aux librairies pour la mise en valeur des fonds et de la création éditoriale dite VAL », relève-t-elle.
Rencontre à la librairie Lucioles, à Vienne, avec Leonardo Padura, en partenariat avec la villa Gillet.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
À défaut d'aides financières suffisantes, le bricolage est de mise. À Eymet (Dordogne), Sara Ghazali, fondatrice de La Mauvaise Herbe, qui emploie deux autres personnes, a ainsi retapé une cabane sur le lieu de son domicile afin de la proposer aux invités de la librairie.
Face à la baisse de certaines aides régionales, et alors que la loi Darcos permet aux communes d'attribuer des subventions aux librairies indépendantes, les villes sont appelées à la rescousse. L'animation est « une offre culturelle locale et gratuite que les municipalités devraient soutenir », argue la directrice d'Ombres blanches, Emmanuelle Sicard. Une aide qui peut commencer par de petits gestes, comme prêter une salle municipale plutôt que de la louer. Les partenariats avec des cinémas, des théâtres, des cavistes et autres commerces, ouvrent aussi l'horizon en termes d'espaces et de publics.
Au-delà des rencontres auteur
« Ces associations permettent de varier les formats de rencontre », explique Alain Bélier de Lucioles, qui propose par exemple un « Médiathèques tour » lors de la rentrée littéraire avec présentation de coups de cœur et entretien avec un auteur ou une autrice.
La diversification des animations s'impose en effet comme un enjeu pour de nombreuses enseignes. Depuis fin 2023, la librairie Kléber a ainsi enrichi sa palette : ateliers créatifs, club de lecture pour ados, après-midi jeux pour les enfants, speed booking en partenariat avec les étudiants du master Métiers du livre et de l'édition de l'université de Strasbourg... Une fois le programme établi, reste à le valoriser par une communication qui peut inclure affiches, newsletter, réseaux sociaux, presse, bouche-à-oreille, mailing personnalisé.
Sophie Quetteville, animatrice de rencontres et formatrice à L'École de la Librairie.- Photo SYLVAIN LEYPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Mais parfois, tout cela ne suffit pas. Et c'est le bide tant redouté. « Ces soirées en tout petit comité marquent énormément, elles sont d'une grande qualité d'échange », temporise Sara Ghazali qui se rode, depuis quatre ans que la librairie existe, à l'exercice des rencontres avec les auteurs. « Ce sont des compétences à ajouter au métier de libraire, un véritable apprentissage », indique la gérante. Des compétences qui, une fois développées, peuvent être valorisées. En mars 2026, Amandine Ardouin, cogérante de la Librairie Saint-Pierre à Senlis (Oise), a ainsi créé l'agence AME afin de proposer aux collectivités territoriales des salons du livre « clé en main ».
Un argument commercial
Animer, c'est donc faire vivre les territoires, mais c'est aussi resserrer les liens avec la chaîne du livre. « En tant que librairie rurale, l'animation est une façon de rayonner auprès des maisons d'édition, permettant par exemple qu'on pense à nous pour les envois de services presse », note Sara Ghazali. Mais c'est aussi un argument de négociation commerciale. « Un libraire qui fait des animations régulières et diversifiées a des relations privilégiées avec les éditeurs, les chargés de relations libraires et les représentants, ça fait d'ailleurs partie des points qualitatifs pour les sur-remises », indique Charlotte Parouty, consultante associée du cabinet Axiales et formatrice.
Pour autant, face au grand nombre d'animations et à la difficulté de les rentabiliser, certaines questions se posent, comme celle de la gratuité. Dans tous les cas, la régularité et la patience sont les maîtres-mots. « Même si l'animation paraît purement événementielle, ça ne l'est pas, affirme Emmanuelle Sicard. Elle construit une fidélité des clients, et donc des ventes à venir. C'est un pari sur le temps long. »



