Dangereusement vôtre. Depuis la disparition de John le Carré, il y avait comme un manque, un vide même, dans le paysage du roman d'espionnage britannique. C'est cette absence qu'est venu pallier l'an dernier, avec Gabriel's Moon (Seuil, 2025), le seul sans doute qui avait quelque lettre de créance à faire valoir en la matière, William Boyd. Boyd sait depuis toujours, après Graham Greene, Eric Ambler et donc John le Carré, que la figure de l'agent secret est comme métaphorique de celle du romancier. Il avait déjà, en son temps, brillamment réinterprété le personnage de James Bond pour un Solo (Seuil, 2014) enchanteur. L'espion utile (utile, comme les idiots peuvent parfois l'être, on le verra) qui paraît cet automne est le deuxième volet d'une trilogie consacrée à la « carrière » paradoxale au cœur de la guerre froide d'un certain Gabriel Dax, écrivain de voyages de son état et le plus souvent largement dépassé par les événements qu'il contribue à susciter. Cette fois-ci, en cette année 1963 où Est et Ouest se font de plus en plus antagonistes, Gabriel espère avant tout profiter de sa thébaïde du Sussex destinée à lui faire oublier le désordre de Londres. Vœu pieux bien entendu, puisque sa supérieure au MI6 (et aussi son amante...), la redoutable Faith Green, le convainc de reprendre du service. D'abord comme agent double auprès du KGB et surtout au Venezuela où il doit rencontrer un prêtre défroqué devenu l'espoir de son pays dans la perspective d'un retour à la démocratie... Sur fond de manœuvres ambiguës de la CIA, les choses tourneront mal et, un désastre entraînant l'autre, mèneront ce pauvre Gabriel, plus que jamais marionnette plongée dans le vent fou de l'Histoire, à Berlin pour une visite historique (et périlleuse) du président américain, John Fitzgerald Kennedy.
Il n'est pas interdit de penser que Boyd s'amuse comme un petit fou à suivre les traces de son héros quelque peu dépassé. Et son lecteur, évidemment, aussi. Nul doute d'ailleurs que Gabriel Dax et sa bande d'espions mélancoliques et élégants feraient les beaux jours d'une série télévisée pour Netflix ou autres... Mais ne nous y trompons toutefois pas, c'est bien de littérature qu'il est ici d'abord question, au sens où celle-ci est affaire d'atmosphère. Le brouillard qui nimbe les lieux du roman est aussi celui de la fin des idéologies et des empires.
L'espion utile
Seuil
Traduit de l'anglais par Isabelle Perrin
Tirage: 11 000 ex.
Prix: 23 € ; 336 p.
ISBN: 9782021632828
