Avant-critique Récit

La vie en fuite. Elle aime les ponts, ceux qui relient les lieux, les gens et les idées. Le sien enjambe l'océan et va la conduire de Vienne à New York. Depuis 1933, le nouveau pouvoir montre son arrogance en Allemagne. À Vienne, on observe, on attend. Hertha Pauli (1906-1973) appartient à la bourgeoisie intellectuelle. Elle est militante antifasciste, journaliste et occasionnellement actrice. Amie d'Ödön von Horváth, elle a joué dans ses Légendes de la forêt viennoise où figure sa devise : « Rien ne donne autant le sentiment de l'infini que la sottise. » La sœur du physicien Wolfgang Pauli, prix Nobel en 1945 pour ses travaux en mécanique quantique, sait qu'il est difficile de tout mesurer. Mais la peur devient vite un indicateur indispensable quand le péril se rapproche. Et il entre dans le rouge en 1938, lorsque l'Allemagne hitlérienne annexe l'Autriche. Ce pont-là, Hertha Pauli n'en veut pas ! Elle sait où il conduit. Avec des amis dont Horváth, elle décide de quitter cette ville qu'elle ne reconnaît plus et qui valse désormais sur des hymnes nazis.

Dans La déchirure du temps, elle raconte avec beaucoup de justesse ce moment de sidération, ce moment où l'étoffe protectrice du quotidien est lacérée par la lame totalitaire. Commence alors le long exode qu'elle entreprend avec Walter Mehring, le complice indéfectible, le poète pessimiste qu'elle ne laisse pas tomber dans cette odyssée qui l'entraîne tout d'abord vers Paris, en passant par Zurich. En France, un petit groupe d'écrivains et d'artistes expatriés se reconstitue au café Tournon, près du Luxembourg. On y regarde le monde et Joseph Roth se défaire, le premier rongé par la haine, le second par l'alcool. Lorsqu'il apprend en 1939 que son ami, le dramaturge Ernst Toller, s'est suicidé dans sa chambre d'hôtel à New York, il s'effondre, note Hertha Pauli. « Joseph Roth désormais n'écrira plus, il ne fera plus que boire. »

Après l'entrée en guerre de la France et sa défaite, la vie devient dangereuse dans la capitale. « Des troupes traversent Paris. Nous n'avons toujours pas le droit de quitter la ville. Nous sentons le nœud coulant se resserrer autour de notre cou. » Un autre exode commence, vers le sud. Après Toulouse, ce sera Marseille, puis Lisbonne et New York. « Sans cet homme qui s'appelait Varian Fry, à Marseille nous étions perdus, et des milliers d'autres avec nous. » Aux États-Unis, Hertha Pauli écrira des livres pour enfants. Puis ce récit entêtant dont le titre complet, Der Riss der Zeit geht durch mein Herz signifie « la déchirure du temps traverse mon cœur » en référence au poète Heinrich Heine. Mais ce temps brisé, ce temps de la vie en fuite est aussi celui de l'amitié qui soude les destins et même celui de l'amour tout simple et intense avec Gilbert, un brave Gascon qui court les filles et le bonheur fugace. Ces ponts qu'elle aime tant, elle ne les a jamais rompus avec ses origines et ses amis. En Amérique, elle en a vu d'autres, suspendus ceux-là, comme l'est ce texte remarquable entre l'histoire et la mémoire.

Hertha Pauli
La déchirure du temps
Liana Levi
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 22 € ; 272 p
ISBN: 9791034908653

Les dernières
actualités