Henry Dougier, fondateur des éditions Autrement, s'est éteint dimanche 18 octobre, à l'âge de 90 ans.
« Il avait développé une maison engagée où se côtoyaient sciences humaines, littérature étrangère et documents, pour offrir aux lecteurs une réflexion sur les enjeux qui font notre monde d’aujourd’hui et feront notre société de demain », lui rend hommage Anne Lacambre, directrice littéraire Atlas chez Autrement dans un message adressé à Livres Hebdo.
En 1975, Henry Dougier avait lancé la revue trimestrielle Autrement, avec le soutien financier de Christian Bartillat des éditions Stock, qui deviendra en 1983 les Éditions Autrement. « Ça accroche tout de suite parce que nous avions une liberté de ton et nous donnions la parole à des personnes qui n'étaient pas connues », nous racontait-il en 2022.
À travers des collections comme « Mutations », « Monde », « Morales » et « Mémoires », l’éditeur a fait dialoguer chez Autrement les sciences humaines, les témoignages et les analyses des transformations sociales. Il se définissait comme un « éditeur improbable, boulimique et funambule ».
Un précurseur des nouvelles formes
Chez Autrement, Henry Dougier revendiquait un catalogue engagé, à la croisée des sciences humaines, de la littérature étrangère et des documents. Dès 1995, la maison s'était fait une place de premier plan dans les meilleures ventes avec la publication d’Inconnu à cette adresse, de l’américaine Kathrine Kressmann Taylor, inédit en France. Ce récit épistolaire sur la montée du nazisme avait dépassé le million d’exemplaires vendus. En plus des découvertes d'auteurs et d'autrices, Henry Dougier fut le premier à lancer les atlas, emblématiques d'Autrement mais aussi les premiers mooks, dès 2007.
Cédées à Flammarion en mars 2011, les éditions ont poursuivi leur activité au sein du groupe, avec toujours la publication d’atlas mais aussi d’essais et d’auteurs de littérature contemporaine. En 2014, Henry Dougier avait créé les Ateliers Henry Dougier, qu’il concevait comme un « laboratoire d’innovation sociale et d’actions de terrain », décliné en collections. La première, « Lignes de vie d’un peuple », donne la parole aux habitants de différents pays pour raconter leur société de l’intérieur.
L’édition comme laboratoire d’idées
Au-delà de ses choix éditoriaux, Henry Dougier envisageait le livre comme un moyen de questionner le monde et de faire émerger des perspectives nouvelles. « Il était capable de remettre en question les évidences, d’ouvrir des perspectives, de penser autrement pour aller au-delà des apparences », souligne Maureen Demidoff, présidente des Ateliers Henry Dougier. Cette démarche se retrouve dans l’ensemble de son parcours, marqué par le désir de faire dialoguer les idées et les expériences de terrain.
Mais c’est aussi dans son attention aux autres que résidait sa singularité. « Le plus remarquable était sa façon de regarder les autres ; il avait à cœur de faire entendre les inaudibles et les invisibles, comme il aimait le dire. » Une conviction qui traversait ses différentes collections et nourrissaitt son engagement en faveur de voix peu représentées.
En 2022, il était revenu sur son itinéraire éditorial dans La quête éperdue d’un éditeur impatient, publié aux Ateliers Henry Dougier. Il y retraçait un parcours d’éditeur improbable dans une maison d'édition singulière, symbole des curiosités, des engagements et des débats de l’époque. En 2025, il avait finalement transmis la présidence des Ateliers Henry Dougier à Maureen Demidoff.
L'éditeur concluait dans une interview donnée à Livres Hebdo : « Mon souhait, mon seul souhait est qu'à l'heure de ma mort, on se retourne sur ce que j'ai fait et que l'on se dise : "Merde, quand même, ce n'était pas si mal, il a pris des risques, il a tenté des choses, ce Dougier…" » Henry Dougier laisse derrière lui l’héritage d’un éditeur qui n’a cessé de déplacer les frontières du livre et de faire de l’édition un espace de réflexion sur la société et ses mutations.
