Danse tragique. Il y a dix ans, Ahmet Altan était arrêté par le régime d'Erdogan. Condamné à perpétuité, le journaliste et romancier a passé quatre ans et sept mois derrière les barreaux avant d'être libéré en avril 2021. Il y avait écrit Madame Hayat, prix Femina étranger la même année. Son frère Mehmet fut enfermé en même temps que lui. Leur père, l'écrivain et député socialiste Çetin Altan, avait quant à lui connu la prison dans les années 1970. À 76 ans, Ahmet Altan clôt avec Cette année-là son Quartet ottoman, fresque consacrée à la fin de l'Empire. Paru en Turquie en novembre 2025, le roman affronte le génocide arménien en croisant les points de vue - comme l'avait fait, avec fracas, l'écrivaine turque basée à Londres Elif Shafak en 2006 dans La bâtarde d'Istanbul (Phébus, 2007).
En 1915, Ragîp, un officier ottoman, aime Eufronia, une infirmière arménienne. Un amour naissant, maladroit, avec la promesse d'une danse toujours différée. Mais l'heure est à la guerre. Ragîp part combattre aux Dardanelles, où Français et Britanniques cherchent à forcer le passage vers Istanbul. Comme dans Guerre et paix, les incursions sur les champs de bataille de Ragîp alternent avec la vie d'Eufronia, supposément en sécurité en ville où les brimades adressées à son peuple dégénèrent cependant dangereusement... De plus en plus étrangère dans son propre pays, l'infirmière est arrêtée, déportée, absorbée dans la masse des condamnés. Elle soigne, s'attache à une famille de fortune, voit mourir ceux qu'elle voudrait sauver. Ballottée de camp en camp, fuyarde, sans cesse menacée, elle perd ses forces et sa santé. Ragîp entreprendra de la retrouver, jusqu'à l'étreindre enfin. Cette grande histoire d'amour se dilue parfois dans des ramifications et des conversations qui mettent en abyme ce que certaines scènes disent déjà. Mais le parcours d'Eufronia donne au génocide sa réalité tangible : la faim, le froid, les corps meurtris, abandonnés. Il révèle aussi un système où le rêve d'un empire réservé aux Turcs musulmans a légitimé le meurtre, l'enrichissement au détriment des victimes. Comment une population décimée pourrait-elle réclamer ses biens ? Ahmet Altan nous fait partager le sort terrible des déplacés, jusqu'à l'inacceptable : que même l'innocence des enfants soit niée. Face à cette barbarie, le soldat et celle qui rêvait de danser rappellent les amants d'Andersen. Ici, le feu du Petit Soldat de plomb porte un nom nié depuis plus d'un siècle par Ankara : génocide.
Cette année-là
Actes Sud
Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 23 € ; 366 p.
ISBN: 9782330226398
