Vitrines brisées, magasins saccagés, marchandises dérobées : les manifestations du samedi 17 octobre ont été suivies de plusieurs vagues de pillages et de dégradations, dans la nuit du 17 au 18, puis du 18 au 19 octobre. Si les librairies semblent avoir été relativement épargnées par rapport à d’autres commerces, plusieurs établissements ont néanmoins subi des dégâts importants, de Paris à Grenoble, en passant par Nantes et Toulouse.
Face à ces violences, le Premier ministre Sébastien Lecornu a évoqué la possibilité d’instaurer l’état d’urgence et demandé aux préfets d’envisager des couvre-feux « partiels » et « localisés » pour la soirée du lundi 19 octobre, afin notamment de protéger les commerces.
À Grenoble, Momie Manga entièrement saccagée
À Grenoble, la librairie Momie Manga a subi d’importantes dégradations. « Les dégâts sont énormes », témoigne auprès de Livres Hebdo Patrick Courbet, son gérant. Selon lui, un groupe de personnes a brisé la vitrine avant de pénétrer dans l’établissement, qui s’étend sur 200 m². L’attaque a duré une trentaine de minutes et a été filmée par les 13 caméras de surveillance installées dans la librairie. « Le visionnage est intenable », confie-t-il, ému.
« Les gens ont tout mis par terre, ont cassé, se sont servis », raconte le gérant. D’après les images, près de 200 personnes seraient entrées dans le magasin au cours de cette demi-heure. « Il y a beaucoup de saccage. Ils sont allés jusque dans les réserves ; il y en a qui volent, il y en a qui détruisent. »
Les livres n’ont pas été l'unique cible. Patrick Courbet évoque notamment des marchandises volées, ainsi que du mobilier et des équipements détruits. Si la librairie avait déjà connu des bris de vitrine, elle n’avait jamais subi une attaque d’une telle ampleur. « Je me pensais en sécurité par rapport aux manifestations, vendant principalement du livre », explique-t-il.
Alerté par des voisins à 5 h 50 du matin, le gérant indique que la police a interpellé trois personnes. Le lendemain, les équipes étaient mobilisées pour dresser l’inventaire des dégâts, dont le coût reste encore impossible à évaluer.
Malgré l’ampleur des dégradations, la priorité est désormais de rouvrir. Après le passage d’un expert mandaté par l’assurance, le gérant espère pouvoir accueillir de nouveau les clients d’ici à la fin de la semaine ou au début de la suivante. Il décrit une équipe « traumatisée », tout en tenant à remercier les personnes qui lui ont témoigné leur soutien sur les réseaux sociaux. La vidéo des dégradations publiée par la librairie a notamment suscité une importante vague de réactions sur Instagram, où elle cumule 213 000 likes.
À Paris et à Nantes, des librairies pillées et des appels à la solidarité
À Paris, Manga Story, situé dans le XIe arrondissement, a lui aussi été attaqué. « Notre magasin a été entièrement vidé et saccagé », rapporte l’équipe sur Instagram. Dans cette épreuve, elle remercie les nombreuses personnes qui lui ont adressé des messages de soutien. La publication a recueilli plus de 20 000 likes. « Nous demandons simplement un peu de compassion et de compréhension dans cette épreuve difficile », est-il ajouté.
Dans le IVe arrondissement, la librairie jeunesse La Belle Lurette a également trouvé ses locaux vandalisés. « C’est avec beaucoup de tristesse et d’émotion que nous avons découvert la librairie brisée et saccagée ce matin », explique l’équipe. Elle indique ne pas encore savoir combien de temps seront nécessaires aux réparations. Plusieurs professionnels du livre, dont l’illustrateur Benjamin Lacombe et Antoine Dole, scénariste et illustrateur notamment connu pour la série Mortelle Adèle, lui ont apporté leur soutien.
À Nantes, la librairie spécialisée dans la bande dessinée et les comics À Pleins Rêves a elle aussi été touchée. Dans une publication sur Instagram, l’équipe exprime sa tristesse et sa colère : « Aujourd’hui, nous sommes profondément tristes. Mais la colère est également immense. Rien ne justifie de s’en prendre à un commerce et au travail de toute une vie. » La librairie lance un appel à témoins pour retrouver des objets volés qui pourraient être proposés à la revente en ligne. Elle interpelle également la mairie et les représentants de l’État.
À Toulouse, la vitrine de Terra Nova a résisté
À Toulouse, la librairie généraliste Terra Nova a également été visée. Contacté par Livres Hebdo, son gérant, Fabrice Domingo, explique que la vitrine a résisté aux tentatives de destruction. Si la porte et la devanture devront être remplacées, la solidité des vitres a permis d’éviter que les individus ne pénètrent dans le magasin et ne le saccagent.
Le montant des réparations devrait néanmoins atteindre plusieurs milliers d’euros, une somme qui devrait, a priori, être prise en charge par l’assurance. Le gérant indique toutefois que la fréquentation de la librairie reste stable.
À Paris, dans le IIIe arrondissement, la façade de la librairie Comme un roman a également été dégradée, selon l’association Paris Librairies, tandis qu'à Strasbourg, la vitrine de la Librairie du monde entier a été endommagée.
Les Fnac de Lille et Nantes touchées
Les librairies indépendantes ne sont pas les seuls commerces du secteur du livre à avoir été visés. Les Fnac de Lille et de Nantes ont également subi des pillages. Contactée par Livres Hebdo, l’enseigne confirme qu’une intrusion a eu lieu, sans être encore en mesure de dresser un état des lieux complet des dégâts. Ses équipes sont mobilisées pour procéder à l’inventaire des pertes.
Le SLF et Paris Librairies mobilisés pour établir un bilan
Contacté par Livres Hebdo, Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française (SLF), indique avoir envoyé un questionnaire à l’ensemble des adhérents du syndicat, ainsi qu’aux associations de libraires, afin de « recenser les librairies touchées, mais aussi de prendre la mesure de l’ensemble des dégâts ».
De son côté, Alice Kneusé, déléguée générale de l’association Paris Librairies, indique à Livres Hebdo avoir sollicité les librairies adhérentes, en particulier celles situées dans les quartiers concernés par les pillages, afin de recenser les dégâts. L’association a également été contactée par la mairie de Paris, qui souhaite recueillir davantage d’informations sur la situation des établissements concernés.
Pour le SLF, l’heure est au recensement des dommages, mais aussi à la solidarité avec les professionnels touchés. Guillaume Husson fait part de son « dégoût » et de sa « stupéfaction » face à ces événements. « Il faut distinguer les manifestants des groupuscules et des pilleurs opportunistes. La violence urbaine ne peut rien résoudre et elle est aux antipodes des valeurs que les librairies défendent », souligne-t-il.
Le délégué général attire également l’attention sur les pertes de chiffre d’affaires susceptibles de s’ajouter aux dégâts matériels, dans un contexte de fortes tensions dans les centres-villes. Le syndicat attend désormais les retours des questionnaires envoyés aux libraires et aux associations professionnelles pour établir un bilan plus précis des conséquences de ces violences.
Au-delà des dommages matériels, plusieurs libraires font part de leurs inquiétudes quant à la poursuite des violences lors du prochain week-end, d'après l'association Paris librairies.
