Signature

Mona Chollet : celle qui ne signait plus

Emma Chollet - Photo OLIVIER DION

Mona Chollet : celle qui ne signait plus

Chaque mois, un homme ou une femme de lettres ou d'affaires nous raconte une signature marquante. Aujourd'hui, Mona Chollet, journaliste et écrivaine.

Par Mona Chollet
Créé le 15.10.2026 à 19h10

J'avais 15 ans quand j'ai participé pour la première fois à l'étrange cérémonial qu'est une séance de dédicaces. Edmonde Charles-Roux était de passage dans ma ville, Genève, pour promouvoir Un désir d'Orient, sa biographie d'Isabelle Eberhardt, que j'avais dévorée - avec d'autant plus d'intérêt qu'elle me faisait découvrir une Genève que je ne soupçonnais pas, celle des exilés russes et des anarchistes de la fin du XIXe siècle.

J'avais fait la queue, pleine de révérence, pour qu'elle signe mon exemplaire. Je me souviens encore de chaque détail : comment elle avait buté sur le premier mot en commençant sa conférence, avant de se reprendre et de poursuivre avec aisance ; son élégance si parisienne ; sa manière aimable et bienveillante de sourire et de poser des questions à celles et ceux qui se pressaient devant sa table ; les conciliabules qui se nouaient entre nous tandis que nous attendions notre tour avec un léger trac…

Tourbillon des visages

Trente ans plus tard, je découvrais l'expérience de l'autre côté de la table. Non sans un certain désarroi. La massification inévitable de ces instants dans ma propre conscience - impossible de se rappeler distinctement chaque nom, chaque individualité, chaque conversation - contrastait avec la singularité que ce moment était appelé à conserver dans la mémoire de mes lectrices (du moins si je me fie à mon souvenir, si net, des quelques minutes passées avec Edmonde Charles-Roux).

J'aurais voulu leur accorder une attention parfaite ; or non seulement je n'y arrivais pas toujours, mais la fatigue, le tourbillon des visages qui défilaient devant moi, m'amenaient parfois à prononcer des mots maladroits qui me mortifiaient. Je n'aime pas la posture de l'autrice trônant derrière sa table tandis que le public patiente sagement en file indienne et que les libraires doivent se reconvertir en agents de la circulation. Le tout m'évoque un rituel religieux un peu ridicule, comme une version laïque de la communion catholique.

Aujourd'hui, je ne fais presque plus de signatures. Mes seules rencontres avec des lectrices (ou des lecteurs, de temps en temps) sont les conversations impromptues qui se nouent sur un coin de trottoir quand on se croise dans la rue. Quelques mots complices et joyeux échangés à la volée, des sourires, des remerciements mutuels, parfois sans presque s'arrêter, avant que chacune reprenne son chemin d'un pas élastique. Toutes les deux, lectrice et autrice, debout, libres, en mouvement. Et la révérence remisée au placard.

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