Le hareng, un eldorado. La nature fait bien les choses. À l'aube du xxe siècle, d'immenses bancs de harengs atlantiques déferlent vers les fjords du nord de l'Islande. Cette manne marine transforme brutalement un pays historiquement miséreux, parce que dépourvu de ressources naturelles, en exportateur pour toute l'Europe. Cette histoire patrimoniale, fondatrice de l'identité nationale, point de bascule commercial, s'incarne en un héros dans le roman Soixante kilos de coups durs : Gestur Eilífsson. Il n'est encore que tonnelier à l'ère de la pêche au requin, symbole du monde ancien, en 1906, mais en trois ans, à 21 ans, Gestur va devenir marin sur un harenguier. Où cela ? Dans le fjord de Segulfjörður. Ce nom fictif, dont l'ouvrage produit la carte géographique ainsi que le plan de ville, dira peut-être quelque chose aux amateurs de polars nordiques. C'est là, à deux lettres près - celles que le romancier Hallgrímur Helgason s'autorise en prenant des libertés avec la réalité -, qu'un autre auteur islandais, Ragnar Jónasson, a campé sa première série de cosy -mystery : Les enquêtes de Siglufjörður (La Martinière). Segulfjörður, pareille à la bien réelle Siglufjörður, est la porte d'entrée de la richesse nationale, le hareng faisant figure d'or gris, « eldorado pour les matelots », écrit Hallgrímur Helgason. Dans le sillage des bancs de poissons, le bourg va voir arriver chaque été des hordes de pêcheurs norvégiens et féroïens. Les saisonniers retirent leurs alliances : à bord le jour, au lit la nuit, consommant à la lie alcools et filles dans un coït infini, ils transforment les lieux en lupanar à ciel ouvert. « Qu'était donc devenu cet endroit, ce village arctique de pêcheurs de requins ? », s'interroge le blond Gestur, qu'une belle stature ne laisse pas en reste. Vers le mieux-vivre, le pays de la rudesse passe de la tourbe à l'électricité, du requin au hareng, tandis que le romancier distille, à grand renfort de détails - on apprend ce que l'on mange, comment l'on dort, se soigne, vit et meurt -, toute l'histoire sociale de son pays. La puissance narrative de ce grand romancier islandais de 66 ans a déjà fait ses preuves. La saga de Gestur a commencé par Soixante kilos de soleil (Gallimard, 2024), Prix de littérature islandaise en 2018 - ce volume-ci, suite indépendante, a été primé lui aussi, en 2021. Les islandophiles auront sans doute remarqué plus tôt l'écrivain, dans un registre décapant, avec La Femme à 1 000°, puis un pastiche de polar façon Iain Levison, Le grand ménage du tueur à gages, aux Presses de la Cité (2013, 2014).
Soixante kilos de coups durs
Gallimard
Traduit de l'islandais par Eric Boury
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 28 € ; 672 p.
ISBN: 9782072998737
