L'arpenteur du désastre. L'expression « comme la peste » désigne la crainte, la fuite devant un danger mal identifié. Comment aborder d'une nouvelle manière cette épidémie qui ravagea l'Europe de 1347 à 1352 ? En traitant de la trace qu'elle a laissée durablement dans nos sociétés. À partir de son enseignement au Collège de France, Patrick Boucheron a construit un grand livre sur la peur et sur les décès impossibles à dénombrer, même s'il y eut une tentative établie dans les années 1920 : 42 836 486 morts. Trop précis pour être vrai. « L'histoire est une connaissance par trace qui se contente le plus souvent, comme sur une scène de crime, de relever des indices. » La peste est ainsi appréhendée à travers des archives, des chroniques, des romans, des bouts de mémoire dont on cherche à tirer quelque chose. Pour faire parler « les silences des sources historiques », Patrick Boucheron fait appel à la géographie, à l'archéologie, à la microbiologie, aux sciences de l'environnement. Dans La peur en Occident (1978), Jean Delumeau (1923-2020) avait ouvert les portes de l'interdisciplinarité pour évoquer la peste médiévale. Patrick -Boucheron va plus loin. Il s'empare d'un « événement monstre » et se fait -« l'arpenteur du désastre ». Il rappelle que le verbe inficere et son substantif infectio appartiennent au lexique des teinturiers : ils désignent l'imprégnation des couleurs dans le tissu. C'est donc cette pénétration dans l'étoffe sociale qu'il faut appréhender.
« Nous sommes obsédés par le péril endémique, mais cette hantise ne parle que de nous. Les femmes et les hommes du Moyen Âge étaient face à la peste comme face aux autres fléaux, et la peste noire n'est peut-être qu'une province de l'histoire de leurs malheurs, qu'il faudrait pouvoir considérer dans son épaisseur. » On l'a compris, c'est moins le sujet de la peste noire − d'où l'absence d'article dans le titre − que l'idée anthropologique et culturelle de peste, en passant par Camus et jusqu'à la pandémie de Covid 19, qui est ici observée. Le Dr Alexandre Yersin, médecin des colonies, donna son nom à cette maladie au xixe siècle, Yersinia pestis. L'adjectif « noir » pour la qualifier n'est pas attesté au Moyen Âge. Il n'apparaît qu'au xixe siècle dans l'expression de « mort noire ».
Auteur de Léonard et Machiavel (Verdier, 2008), de Conjurer la peur (Seuil, 2013) et surtout directeur de l'Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017), succès de librairie (plus de 100 000 ex. GFK) qui fit polémique pour avoir déconstruit le roman national, Patrick Boucheron s'est imposé comme une voix marquante. Fidèle à sa méthode, il plonge dans le thème en profondeur pour se retrouver in medias res, au cœur des choses, pour reprendre l'intitulé de son cours au Collège de France consacré à la peste noire. Ce cœur des choses où se situe, qu'il le veuille ou non, l'historien. Même s'il ne dit pas « je », il est bien au centre de son livre et de sa réflexion sur la manière de faire et d'écrire l'histoire.
Peste noire
Seuil
Tirage: 6 500 ex.
Prix: 27 € ; 576 p.
ISBN: 9782021548396
