Apatride du sexe. Pour la première fois traduit en français, ce texte publié anonymement en 1907 est le témoignage d'un auteur allemand et militant féministe, à qui l'on a assigné le sexe féminin à la naissance, en 1885. « Je suis né garçon, on m'a élevé en fille. » Dans Mémoires des années de jeune fille d'un homme, N. O. Body raconte la manière dont la sage-femme a confié à son père que la constitution de son bébé était « particulière », l'empêchant d'attribuer clairement un des deux sexes à l'enfant. Le doute quant à son genre s'est estompé lorsqu'un médecin a validé que cet enfant était bien une fille. Mais ce même doute traversera l'enfant tout au long de sa construction jusqu'à l'âge adulte.
L'année de la rétribution du genre masculin à Body, 1907, est aussi celle où paraît son récit autobiographique. Il y raconte cette enfance elle aussi « particulière » où les filles et les garçons étaient séparés à l'école, où les cours de couture étaient obligatoires pour les filles et où il lui était interdit d'aller vers les activités réservées aux garçons. Il décrit son corps, les réactions de ses amies lors des premières exhibitions de l'enfance - « Elle n'est pas du tout pareille que nous » - ainsi que son attirance sexuelle et amoureuse de plus en plus marquée pour les filles. Mais ce qui ressort en premier lieu dans ce texte, c'est la souffrance de la petite Nora. L'exclusion par ses camarades filles puis garçons, la solitude, l'incompréhension face à un corps et des réactions très différentes de ses amies filles, et la culpabilité permanente d'être un « pauvre et jeune enfant [...] élu pour [se] charger de tous les maux de la Terre afin que le monde soit délivré ».
Son parcours est pourtant remarquable. Forte de grandes capacités pour l'écriture et l'art oratoire, la jeune Nora devient une intellectuelle et militante pour les droits des femmes et participe à des conférences à l'international. « Ces Mémoires se présentent [...] aussi comme un texte hermaphrodite, un document insolite et inclassable qui défie les binarismes logiques, historiques et littéraires », écrit Paul B. Preciado dans Mon nom est Body, la deuxième partie de ce livre qui fonctionne dès lors comme un diptyque. Le philosophe (Manifeste contre-sexuel, Balland, 2000, réédité par Au Diable Vauvert en 2025, Je suis un monstre qui vous parle, Grasset, 2020, Dysphoria mundi, Grasset, 2022...) rappelle l'actualité de Mémoires des années de jeune fille d'un homme et de cette figure qui est « à la fois un ancêtre et un contemporain ». Preciado revient sur l'histoire du texte et sur les liens qui ont permis à l'auteur d'accéder au changement d'état civil. Il évoque aussi les récits qui ont existé autour de l'hermaphrodisme. « Le texte de NO B permet de réfuter l'idée selon laquelle les enfants Z sont la première génération d'"enfants trans". » Mais surtout, à l'heure du trumpisme et des fascismes, Paul B. Preciado dénonce une époque contemporaine qui crée une « population de nobodies "apatrides du sexe" » criminalisables et défend l'urgence à construire des conditions qui permettent de vivre des vies non binaires.
Mémoires des années de jeune fille d'un homme. Suivi de Mon nom est Body, de Paul B. Preciado
Seuil
Traduit de l'allemand par Béatrice Masoni
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 21 € ; 272 p
ISBN: 9782021597295
