La grâce selon Weil. À l'ère numérique, Dieu n'est plus en odeur de sainteté. Il sentirait même le soufre. Dieu est mort, clamait Nietzsche. Quoique, Nietzsche aussi... Le surhomme paraît bien obsolète face au transhumanisme. En revanche, si Dieu n'existe pas, il insiste. Chassez le surnaturel, il revient au galop ! Et, en ce début de xxie siècle, c'est souvent sous forme de religiosité fanatique et par le truchement de zélotes hystérisés par les boucles cognitives sur les réseaux sociaux que l'idée du divin se maintient, dévoyée. Pour autant, le sacré est-il à évacuer de sitôt ? Le philosophe coréen d'expression allemande Byung-chul Han répond non. D'ailleurs, la crise de la religion n'est pas tant affaire de croyance que d'attention. « L'attention est spiritualité », dit-il. Et d'expliciter : « Le regard attentif n'est pas un regard naturel, mais surnaturel. Il transcende l'économie du pouvoir. C'est un regard aimant, aimable. Celui qui offre son attention à l'autre se retire. Le regard attentif ne se distancie pas de mon être. Il veille au contraire à ce que je me trouve moi-même. » Réciproquement, le regard attentif de l'autre ne juge pas, c'est le contraire du regard sartrien (« L'enfer c'est les autres ») : dans sa gratuité bienveillante, sa grâce, il me sauve.
Avec son nouvel essai, l'auteur de La fin des choses (Actes Sud, 2022) remet la question de Dieu sur le tapis de la réflexion philosophique et la reformule en tant que critique radical de la postmodernité néolibérale. Livre après livre, Byung-chul Han analyse les phénomènes engendrés par la société de l'hyperspectacle et de la cybersurveillance. Quand les écrans arasent toute hiérarchie en proposant un menu où l'on passe du coq à l'âne en un swipe, que le monde connecté n'offre comme seul horizon que des données produites par l'algorithme, c'est l'horizon même qui s'efface. R.I.P. la verticalité, et avec la disparition de la transcendance, à savoir celle de la possibilité de l'être au-delà de son petit ego, c'est « l'expulsion de l'autre ». Dans Parler de Dieu. Un dialogue avec Simone Weil, Byung-chul Han repense la rupture de plan d'avec la simple objectivité visible. Aussi rappelle-t-il les traits saillants du christianisme, dont l'humilité au cœur de cette foi. Contrairement aux instances divines d'autres religions, le Dieu des chrétiens s'est vidé de sa propre divinité et a refusé d'exercer sa toute-puissance dans un mouvement d'abaissement - la kénose - et en s'incarnant dans l'humain - Jésus. « Vide », « décréation », « inactivité », « douleur », « silence »... Han passe en revue certaines notions telles que définies par Simone Weil. Au prisme de la philosophie de l'existentialiste chrétienne, le penseur intempestif montre à quel point ces vertus liées à la religion, telles que l'obéissance ou l'abnégation, sont à rebours de l'obsession contemporaine de la performance. Contempler le monde sans volonté de le dominer, c'est regarder le monde tel que Dieu le regarde, c'est considérer la beauté de la Création, qui n'est autre, selon l'autrice de La pesanteur et la grâce, que « la présence réelle de Dieu dans la matière. »
Parler de Dieu. Un dialogue avec Simone Weil
Actes Sud
Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni
Tirage: 3 500 ex.
Prix: 16 € ; 128 p.
ISBN: 9782330219208
