Livres Hebdo : Le point de départ et fil rouge de votre livre est un tableau de Renoir, La petite fille au ruban bleu, portrait d’Irène Cahen d’Anvers quand elle avait huit ans. Comment vous est venue cette idée ?
Natalie David-Weill : Souvent, une conversation mène à un livre. Colombe Schneck s’étonnait de l’absence de la mère de Nissim de Camondo dans les livres qui traitaient de ce sujet, que ce soit Edmund de Waal dans son admirable livre Lettres à Camondo ou le récit bouleversant Le dernier des Camondo de Pierre Assouline. Et puis, j’ai découvert le portrait admirable et mondialement connu, La Petite Fille au ruban bleu qui m’a plongée dans cette enquête.
Le tableau a connu une histoire compliquée. Où se trouve-t-il aujourd’hui ?
La Petite Fille au ruban bleu reflète différentes époques ; de la gloire des Cahen d’Anvers, banquiers, généreux mécènes qui commandent à Renoir le portrait de leurs filles ( il y a aussi Rose et bleu qui représente Elisabeth et Alice, les sœurs d’Irène) sans pour autant apprécier l’impressionnisme. Par dépit, le tableau reste dans une chambre de bonne jusqu’à ce que la mère d’Irène l’offre à sa petite fille, Béatrice de Camondo, lorsqu’elle épouse Léon Reinach. Puis le portrait sera spolié par les Allemands et Irène le récupère après la guerre pour le vendre à un collectionneur, Émile Bührle. Il fait partie aujourd’hui de la Fondation Bührle à Zurich.
Le modèle, Irène, n’a pas très bonne réputation : épouse volage, mauvaise mère, égoïste, etc. Tentez-vous ici de la réhabiliter ?
L’histoire retient le point de vue de Moïse de Camondo qui a généreusement donné à l’État son magnifique hôtel particulier rue de Monceau avec ses œuvres d’art. Et elle a quitté cet homme pour vivre sa passion amoureuse. Elle l’a chèrement payé. Moïse de Camondo lui a intenté un procès qu’il a gagné. Aussi n’eut-elle le droit de voir ses enfants que deux heures par semaine. C’est ainsi qu’elle a obtenu la réputation d’être une mauvaise mère. J’ai voulu raconter son histoire, de son point de vue.
À travers cette histoire, vous faites le portrait de toute la grande bourgeoisie juive française, assimilée et patriote, richissime, cultivée et collectionneuse d’œuvres d’art. Le monde de Proust, avant la Shoah ?
Pour établir le portrait d’Irène Cahen d’Anvers, j’ai voulu chercher qui étaient les autres femmes de son milieu, Françaises avant d’être juives, que Proust qualifie d’Israélites. Certaines étaient plus excentriques qu’Irène, par exemple, Hélène van Zuylen qui, bien que mariée, vivait ouvertement son homosexualité ou Béatrice Ephrussi de Rothschild qui a construit une villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat avant de la donner à l’État, entre autres.
Pourquoi, contrairement à tant d’autres, Irène Cahen d’Anvers a-t-elle échappé à la déportation et à la mort ?
Elle s’appelait Comtesse Sampieri et elle est restée dans son appartement du XVIe arrondissement à Paris durant toute la guerre. Elle a surtout eu de la chance, contrairement à sa sœur Elisabeth, réfugiée en zone libre, qui s’est fait déporter.
Comment avez-vous concilié vos recherches, apparemment très poussées, avec le côté « romanesque » de votre sujet ?
J’avais commencé à écrire l’histoire de façon chronologique, suivant mes recherches, mais le résultat étant fastidieux, j’ai fini par débuter l’histoire en 1941, quand le portrait de Renoir, mis à l’abri au château de Chambord, a été spolié par les Allemands. Le présent de la guerre m’a obligé alors à effectuer des flash-backs, ce qui crée le romanesque de l’intrigue. Surtout qu’Irène transmet son histoire à ses petits-enfants.
Ce sont surtout des femmes qui occupent le devant de la scène. Pourquoi leurs pères ou maris se trouvent-ils plus en retrait ?
L’histoire a déjà été racontée par les hommes, les mettant en avant. Pas grand-chose n’avait été publié sur leurs femmes.
Combien de temps vous a pris l’écriture de ce livre ?
Trois ans, entre les recherches et l’écriture proprement dite.
L’histoire des Cahen d’Anvers a-t-elle des résonances avec celle de votre propre famille, les David-Weill ?
Ils sont du même milieu, la grande bourgeoisie assimilée, Français avant tout, des banquiers, collectionneurs, mécènes, impliqués dans les musées et le monde de l’art.
