Les désaxés temporels. L'administration est toujours pleine d'inventivité, la britannique ne fait pas exception au vortex bureaucratique, elle a créé le ministère du Temps. En fait, c'est la primo-romancière anglo-cambodgienne Kaliane Bradley qui est ingénieuse : Le ministère du Temps se passe à Londres dans un futur proche et nous entraîne dans un petit vertige de divertissantes tribulations... « Afin d'éviter le chaos inhérent au cours de l'Histoire (en supposant que l'Histoire puisse être une narration chronologique cohérente et unique [...]), il fut décidé que l'on exfiltrerait des personnes de périodes du passé en proie aux guerres, aux catastrophes naturelles ou aux épidémies. Ces expatriés envoyés au xxie siècle seraient morts, de toute façon. Les extirper du passé devrait donc être sans conséquences sur l'avenir. » Ainsi un service lié au Home Office est-il dédié à l'accueil des migrants des âges. Des fonctionnaires appelés « passerelles » les aident à s'adapter au décalage séculaire. La narratrice du Ministère du Temps vient de décrocher un poste, et se voit confier la mission de guider les premiers pas d'un certain Graham Gore à travers l'époque contemporaine. Graham Gore a réellement existé. Il faisait partie de la fatale expédition Franklin partie en Arctique en 1845. Son personnage figurait déjà dans la série The Terror adaptée du roman éponyme de Dan Simmons, laquelle série, regardée par l'autrice pendant le Covid, lui a inspiré la présente fiction.
De la machine à laver à l'avion en passant par la découverte de l'existence des microbes ou les mœurs des millennials, l'officier naval victorien ne cesse de s'ébahir, voire de s'offusquer devant notre prétendu progrès. Lui dit « nègre » pour désigner des personnes noires sans y entendre de péjoration raciste et fume comme un pompier sans savoir que le tabac nuit gravement à la santé. Mais ce Candide façon Hibernatus n'est pas un mauvais bougre. Il est plutôt humaniste, toujours prêt à se faire déconstruire par la passerelle qui l'instruit aussi bien sur les atrocités commises par l'Empire britannique que sur ses biais masculinistes. Et l'employée du ministère du Temps ne semble pas insensible au charme désuet de ce gentleman d'un autre âge...
La mission d'accompagnement qui, outre Gore, comprend d'autres « expats » du temps de la grande peste de Londres en 1665, de la Révolution française ou de la Première Guerre mondiale, est l'occasion de quiproquos savoureux entre désaxés spatiotemporels et gens de l'ère numérique. À l'instar d'un Swift ou d'un Voltaire, Kaliane Bradley utilise les rouages classiques du déphasage, en jouant ici sur l'aliénation chronologique pour mieux brosser la satire de notre propre époque. Comme ni la science-fiction ni l'humour n'empêchent la romance, l'autrice a ajouté dans son ouvrage les ingrédients de la rom com. Pour encore plus de plaisante confusion. L'amour désaxe pas mal aussi.
Le ministère du Temps
Autrement
Traduit de l'anglais par Jean Esch
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 22 € ; 416 p.
ISBN: 9782080436337
