Double héritage. Au-delà du hublot, une mer d'arbres vert foncé, l'une des trois couleurs du drapeau camerounais. Ce pays où elle s'apprête à atterrir, Issa y est née puis l'a quitté avec sa mère pour vivre en Allemagne. Et jusqu'à ce qu'elle tombe enceinte et que sa mère s'affole, elle n'avait pas vraiment l'intention d'y remettre les pieds. « C'est elle qui m'a poussée à entreprendre ce voyage après avoir rêvé que je mourrais en couche si je ne retournais pas illico au Cameroun [...] pour me plier aux rituels que toute femme est censée accomplir avant la naissance de son premier enfant. » Sous le regard tantôt sévère, tantôt bienveillant de ses grands-mères, Issa accomplit les rituels auxquels William, le « chef chaman », lui demande de se soumettre. Ainsi se retrouve-t-elle en sous--vêtements dans l'arrière-salle d'un café internet, à se « faire laver les mains à l'Évian », ou marchant « tout droit dans l'eau avec un lapin mort pour communier avec une déesse ». Ce cérémonial est surtout l'occasion pour Issa, « coincée entre les mondes noir et blanc », de mesurer le fossé culturel qui l'éloigne désormais du Cameroun, paradis perdu de son enfance dont elle observe, dubitative, certaines coutumes. À son récit empreint de nostalgie et d'un humour décapant se superpose l'histoire de ses aïeules, de la naissance de son arrière-grand-mère Marijoh dans un Cameroun sous protectorat allemand, au départ vers l'Europe d'Ayudele, la mère d'Issa avec laquelle les relations n'ont jamais été apaisées.
Née d'une mère camerounaise et d'un père allemand, Mirrianne Mahn vit en Allemagne où elle milite contre les discriminations féminines et raciales, un engagement qui lui a valu d'être nommée parmi les « 100 femmes de l'année 2021 » par le magazine allemand Focus. Si ce premier roman s'inscrit dans la lignée et dans l'esprit de cette lutte, il célèbre avant tout la puissance des femmes et leur détermination à prendre leur destin en mains, en dépit des traumatismes hérités du colonialisme et de la violence dont les corps sont souvent le réceptacle. S'il permet de mieux comprendre l'histoire germano-camerounaise, son écriture n'a rien de didactique mais propose - à travers le regard et le franc-parler d'Issa mais aussi le sentiment de culpabilité qui ne la quitte jamais tout à fait - une immersion charnelle dans un pays dont l'autrice nous offre de comprendre la complexité. Drôle, stimulant et dézinguant avec finesse quelques stéréotypes pourtant bien ancrés, Issa revendique la possibilité d'appartenir à deux cultures, qui plus est séparées par la blessure coloniale, sans avoir à en choisir une plus que l'autre.
Issa
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Traduit de l'allemand par Rose Labourie.
Tirage: 4 500 ex.
Prix: 23,90 € ; 352 p.
ISBN: 9782234099142
