Avec Smoke de Oh!Great (Kana), en librairie depuis le 30 janvier, et Nanbanjin de Taiyo Matsumoto et Cyril Pedrosa, dont un avant-goût a paru le 16 janvier sous la forme de deux carnets chez Dupuis, l'édition française tente l'impossible : travailler sur un format franco-belge avec des auteurs japonais. Une démarche inédite qui a poussé ces derniers à produire les ouvrages les plus ambitieux de leur carrière.
« Oh!Great était très à l'écoute des retours, confirme Christel Hoolans, directrice éditoriale de Kana. Cette expérience lui a fait réenvisager son travail. Autant d'un point de vue graphique que dans sa relation avec son éditeur. Il a beaucoup expérimenté et ça l'a influencé sur sa nouvelle série. » La liberté offerte par le format a permis à leur histoire de maturer sans pression : dix ans pour Smoke, cinq pour Nanbanjin.
« Au début, Taiyo était dans un rythme manga, rebondit Stéphane Beaujean, directeur éditorial de Dupuis. On a travaillé la fin des chapitres pour éviter les redondances et que tout soit fluide. » En termes de coordination éditoriale, Nanbanjin a été un vrai casse-tête logistique avec une équipe constituée de cinq personnes dont deux auteurs et deux éditrices séparés par 9 700 kilomètres.
Défi marketing
Travailler sur de tels ouvrages reste un défi marketing. « Les fans de Oh!Great en France sont des lecteurs de mangas et les lecteurs de BD ne le connaissent pas, concède Christel Hoolans. Les libraires se demandent dans quel rayon le placer. » Ses réflexions très contemporaines sur l'IA et l'absence d'émotions dans un monde anti-individualiste devraient cependant jouer en sa faveur.
Nanbanjin sera l'un des moments forts de la rentrée littéraire de septembre, avec un tirage de 30 000 exemplaires pour cet album de 480 pages. « C'est un gros enjeu, mais pas plus que d'autres. Ce n'est rien par rapport à [la reprise de] Gaston Lagaffe, précise toutefois Stéphane Beaujean. Mais ce qui est un enjeu, c'est que ça intrigue tout le monde. Les gens ont envie de voir ce que ça va donner. »
Le pari est tout de même de taille : les tentatives précédentes du genre, dans la collection Cosmo chez Dargaud, au milieu des années 2000, avec des titres comme Le Petit Monde par JD Morvan et Toru Terada ou Mon année de Jiro Taniguchi, n'avaient pas rencontré un grand succès commercial malgré des critiques élogieuses.
Relations très cadrées
Côté économique, les challenges sont moindres qu'en marketing. Oh!Great a été payé comme un auteur de BD franco-belge. « C'est moins cher de faire de la création que d'acheter une licence, précise Christel Hoolans. Il a respecté les règles économiques de la BD. » Pour Nanbanjin, le choix a été fait de partager les charges entre le Japon et la France. « On a tout divisé en deux. C'était assez simple. »
Chez Kana comme chez Dupuis, « l'envie est là » de continuer sur cette voie. Mais rien ne se dessine pour l'heure tant les relations avec les auteurs et les éditeurs japonais sont très cadrées. Reste à apprécier l'expérience quand elle se fait. « On a tous conscience que c'est le genre de livre que l'on fait une seule fois dans une vie, insiste Stéphane Beaujean. Il y a encore des livres qu'on fait pour la gloire. »
