Le rapport Books in Translation, publié dans le cadre du projet européen ThinkPub et présenté en avant-première lors de la dernière Foire de Francfort, est désormais disponible en téléchargement gratuit. Cette étude de 140 pages propose une analyse des marchés de la traduction dans dix pays européens et dix langues cibles, à partir de données couvrant au moins une décennie. Son objectif : comprendre ce qui stimule ou fragilise les traductions de livres en Europe, dans un contexte de transformation profonde des marchés du livre et des usages de lecture. Son auteur, Rüdiger Wischenbart, revient pour Livres Hebdo sur les grandes tendances qu'il a notées.
Livres Hebdo : D'après votre rapport, le japonais devient la deuxième langue source en France et en Allemagne. Est-ce dû uniquement à l'effet manga, ou faut-il y voir un basculement plus profond des marchés de traduction ?
Rüdiger Wischenbart : En réalité, les deux phénomènes se conjuguent. D’un côté, la forte hausse des traductions depuis des œuvres originales japonaises montre que le manga et les récits illustrés qui lui sont liés ont trouvé un véritable public et une véritable place auprès de nombreux lecteurs occidentaux. Mais cela indique aussi clairement un changement plus profond : le règne d’une demi-douzaine de grandes langues d’Europe occidentale dominant la littérature internationale a été une caractéristique typique du XXe siècle. Au XXIe siècle, nous verrons apparaître de multiples « nouveaux entrants ». Je dirais même que l’essor mondial du polar suédois, il y a vingt ans, a constitué une première porte d’entrée vers ces nouveaux schémas.
Votre étude montre-t-elle un recul structurel de la traduction les grands pays européens, ou seulement une recomposition selon les genres, les langues et les publics ? Comment se comportent les grands marchés de traduction comme la France ?
Depuis la pandémie, nous observons en France — et plus fortement encore en Allemagne — un recul régulier du nombre total d’exemplaires vendus chaque année. En conséquence, les éditeurs ont réduit le nombre de nouveautés publiées. Cela a également eu un impact sur le nombre de nouvelles traductions. Je suppose par ailleurs que, dans une certaine mesure, les récits populaires ont aussi migré du livre vers les plateformes de vidéo à la demande comme Netflix, ou en France peut-être aussi Canal+, ainsi que vers certains formats visuels animés. Globalement, je vois un environnement beaucoup plus diversifié, dans lequel les livres traduits publiés par les éditeurs conservent une présence forte parmi de multiples formats et canaux, mais où la valeur et le statut culturellement privilégiés du livre sont peut-être devenus plus contestés.
Vous évoquez les jeunes lecteurs qui préfèrent parfois lire directement en anglais plutôt qu’attendre une traduction. Est-ce une menace durable pour les éditeurs de traduction, notamment en young adult ?
Absolument. Mais il faut observer ce phénomène avec attention, en entrant dans le détail. Le passage aux œuvres originales en anglais n’est pas le signe que les jeunes publics abandonnent la lecture de livres. Il montre plutôt, une fois encore, que les livres sont perçus par les jeunes lecteurs comme une forme prestigieuse et désirable pour les histoires, les personnages et la culture au sens le plus large.
Mais ces mêmes jeunes adultes regardent de la même manière les films, les jeux vidéo ou tout autre média qui les relie à leurs pairs et au monde. Dans tous ces canaux, les jeunes passent facilement de leur langue maternelle à l’anglais. Dans les films et, plus largement, les vidéos, des sous-titres peuvent être ajoutés dans n’importe quelle langue en un clic, puisqu’ils sont générés de manière fluide par l’intelligence artificielle. Pourquoi n’intégreraient-ils donc pas aussi leurs livres préférés dans un tel contexte bilingue ?
Pour les éditeurs traditionnels, la situation est plus difficile. En particulier sur les petits marchés linguistiques, il devient de plus en plus compliqué de rendre commercialement viable le coût supplémentaire d’une traduction professionnelle. Dans ce contexte, les traductions générées par l’IA, qui peuvent elles aussi être facilement partagées en formats numériques, trouveront bientôt une ouverture significative, j’en suis convaincu.
L’étude Books in Translation est disponible gratuitement sur le site de Rüdiger Wischenbart et sur le site du projet ThinkPub.
