Quelle que soit la décision de la cour d’appel du tribunal administratif de Montreuil après l'audience attendue le 4 septembre prochain, relative à l’autorisation, ou non, de la région Île-de-France de proposer des manuels scolaires dits « libres » sur la plateforme, Pearltrees poursuivra son ambition de devenir un acteur incontournable du marché de l’éducation scolaire. L'entreprise affiche un chiffre d'affaires de plus de 10 millions d’euros avec une croissance à deux chiffres depuis sept ans. Conforté en début d’été par une revalorisation de capital à hauteur de 50 millions d’euros et l’entrée de la Caisse des dépôts, via deux fonds d’investissement, dans son actionnariat, son P-DG et cofondateur Patrice Lamothe livre sa vision du marché du livre d’apprentissage et partage sa stratégie dans un entretien sans concessions.
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Livres Hebdo : Pearltrees existe depuis 15 ans, mais vous n'êtes présent dans l'éducation que depuis sept ans. Comment définiriez-vous votre positionnement aujourd'hui : éditeur, plateforme, ou autre chose ?
Patrice Lamothe : Éditeur nouvelle génération, on peut le dire ainsi. Mais un éditeur au sens strict, non, pas encore, ou pas exactement : nous sommes des spécialistes d'Internet qui se sont rapprochés du monde éducatif. Au départ, on s'est adressé aux éditeurs historiques pour leur dire : venez, faisons des manuels ensemble, on a la technologie. Ca n’est pas encore aller aussi loin que nous l’aurions souhaité, notamment sur la question du prix. Résultat, nous sommes devenus une plateforme intégrée, contenus compris. Aujourd'hui, stricto sensu, on est éditeur : on édite des logiciels et des ressources.
Comment expliquez-vous la dynamique de croissance de Pearltrees, alors que le marché du manuel scolaire, lui, se contracte ?
C'est très simple : le marché des manuels scolaires en France baisse régulièrement depuis au moins cinq ans. Pendant ce temps, nous avons connu sept années consécutives de croissance à deux chiffres, avec une levée de fonds qui valorise l'entreprise à plus de 50 millions d'euros. Il y a aujourd'hui seulement deux acteurs EdTech (technologie de l’éducation, ndlr) français à plus de 10 millions de chiffre d'affaires dans l'éducation, et le suivant est loin derrière. Cette opération est aussi un signal pour le marché, car nous faisons généralement très peu de communication, mais beaucoup de présence terrain et de croissance réelle.
Concrètement, comment produisez-vous vos contenus pédagogiques ? Faites-vous appel à une logique proche de celle des maisons d'édition traditionnelles ?
Oui, complètement, et c'est un point sur lequel on nous connaît mal. Nous travaillons avec des centaines de professeurs, certains à temps plein, d'autres en freelance, exactement comme le ferait une maison d'édition scolaire classique avec ses auteurs. La différence, c'est le rythme et l'outillage : nos équipes pédagogiques travaillent main dans la main avec les équipes techniques, ce qui permet des itérations beaucoup plus rapides qu'un cycle éditorial traditionnel calé sur les réformes de programmes. Quand un programme change, on peut ajuster en quelques semaines là où un manuel imprimé impose souvent un cycle de refonte de plusieurs mois, voire une année scolaire complète.
« L'éducation n'est pas un métier de pure concurrence commerciale »
Cela dit, on ne renie pas la logique de fond du métier : validation par les pairs, exigence de qualité pédagogique, cohérence avec les programmes officiels. Ce qu'on a changé, c'est le liant entre le contenu et la technologie. Un manuel scolaire papier, une fois imprimé, est figé. Nous, on continue à l'enrichir en continu, avec des retours d'usage réels : on voit ce que les professeurs consultent, ce qu'ils modifient, ce qu'ils ignorent. C'est une donnée que l'édition traditionnelle n'a tout simplement pas.
L'intelligence artificielle occupe une place centrale dans votre développement. Depuis quand l'avez-vous intégrée, et avec quels résultats ?
Cela fait un an et demi que nous avons intégré une IA propriétaire, construite sur des briques open source que nous maîtrisons de A à Z. Le résultat : un tiers des professeurs en France utilisent aujourd'hui l'IA via notre outil, contre environ 20 % qui utilisent ChatGPT directement. Nous sommes donc à deux fois l'usage de ChatGPT chez les enseignants inscrits sur Pearltrees. Pourquoi ? Parce que c'est intégré dans un produit pensé pour le prof, là où il prépare ses cours, où il fait ses corrections. Ça s'appuie sur une compréhension profonde du métier, pas sur un outil générique plaqué de l'extérieur.
La question de la souveraineté des données revient souvent dans les débats sur l'EdTech. Comment y répondez-vous ?
C'est un point central. L'éducation appartient à la sphère souveraine : ce n'est pas un métier de pure concurrence commerciale. Que les acteurs appartiennent à un acteur chinois, américain ou européen, ça compte énormément. Pas nécessairement pour l'impact direct sur les élèves ou les professeurs, qui savent ce qu'ils font, mais pour la question de fond : qui contrôle les tuyaux ? Chez nous, c'est en dernière approche la Caisse des dépôts, les collectivités et les établissements clients. Ce n'est ni un milliardaire, ni un groupe dépendant du ministère qui ferait ses propres manuels. C'est solide, républicain et divers par nature.
« Aider le professeur à aller plus vite »
Quelle est votre ambition à l'international ?
Dès que le marché français sera consolidé, et ce n'est plus très loin, nous nous étendrons ailleurs. Naturellement, l'Allemagne et le Royaume-Uni s'imposent : ce sont les deux plus gros marchés après le nôtre. Il n'existe quasiment aucun acteur EdTech, même aux États-Unis, qui ait atteint une taille critique relative à son marché domestique. Nous, la vocation internationale est presque naturelle.
En résumé, comment définiriez-vous ce qui fait, selon vous, un bon support pédagogique ?
Un bon support, c'est un outil que les profs utilisent, si on leur fait confiance, comme un bon médicament est un médicament que les médecins prescrivent, si on fait confiance aux médecins. On ne dit jamais qu'on va faire gagner cinq points au bac : ça, c'est un argumentaire pour les parents, pas pour les enseignants. On dit juste que l'outil va aider le professeur à aller plus vite, à mieux faire ce qu'il fait déjà. C'est lui qui sait.
