Deux décennies après l'irruption du numérique dans les salles de classe, l'édition scolaire française affronte déjà sa deuxième révolution industrielle : l'intelligence artificielle générative. Un choc technologique qui s'ajoute - sans le remplacer - au premier, sur fond d'un désengagement budgétaire des collectivités locales qui fragilise chaque année un peu plus l'équation économique du secteur. Malgré encore 315,9 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025, en hausse de 8,4 % selon le Syndicat national de l'édition, le marché affiche une bonne santé apparente, mais cette embellie en trompe-l'œil (on est loin des +36%, à 388 millions d'euros de 2019, dernière année de réforme financée) ne doit pas masquer l'essentiel : l'édition d'éducation est à la croisée des chemins.
Le décrochage silencieux du financement public
Le système est connu : l'État prescrit les programmes, et il finance l'achat des manuels d'application au collège et pour le primaire via les communes, tandis que les régions (environ 25 % du financement) financent ceux des lycéens. Un équilibre qui reposait sur un principe simple : une réforme de programmes s'accompagne d'un budget dédié à son équipement. Plusieurs éditrices l'observent : ce principe ne tient plus. « On se trouve face à des politiques qui nous disent que le mandat touche à sa fin et qu'il faut ainsi mettre en place les réformes sans les financements », alerte Célia Rosentraub, directrice générale des éditions Hatier. Le problème est structurel. Les mandats régionaux durent six ans, les cycles présidentiels cinq, mais le temps de l'école ne se plie à aucun calendrier électoral. Résultat ? Les éditeurs financent souvent sur fonds propres des adaptations de contenus que plus personne n'achète en volume suffisant pour amortir l'investissement...
Célia Rosentraub, directrice générale des éditions Hatier- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Alors qu'une bataille judiciaire est en cours entre la région Île-de-France et l'Association des éditeurs d'éducation (lire par ailleurs), ce grippage n'est pas propre à une région. Jean-Louis Nembrini, vice-président de la région Nouvelle-Aquitaine chargé de la vie scolaire, le reconnaissait lui-même lors d'un colloque organisé à Bordeaux le 10 décembre 2025 : la collectivité cherche en permanence un équilibre entre la nécessité d'équiper les élèves et des contraintes budgétaires de plus en plus dures. Un arbitrage qui, selon plusieurs témoignages recueillis dans la filière, tend structurellement à défavoriser le renouvellement des manuels papier au profit d'autres priorités - numérique, restauration scolaire, transport.
Agnès Botrel, directrice générale de Magnard, confirme la difficulté à investir dans ce contexte incertain, y compris sur le terrain du numérique éducatif. « Sortir énormément d'investissement pour une maison d'édition moyenne, c'est compliqué. Il y a de beaucoup plus petites maisons qui vont fatalement faire des partenariats avec des techs, parce que pour elles, ce sera le moyen d'y aller. » Une fracture capacitaire qui dessine, en creux, une polarisation du secteur : d'un côté des groupes en mesure de développer une IA propriétaire, de l'autre des maisons plus petites contraintes à des alliances technologiques externes, au risque d'une dépendance accrue à des tiers.
32 éditeurs, un marché à deux vitesses
Le paysage reste pourtant, en apparence, diversifié : le marché scolaire du secondaire compte encore une trentaine de maisons d'édition, derrière les trois principaux groupes, chacun ayant deux, parmi d'autres, marques fortes - Hachette avec Hatier, Hachette Éducation (auxquelles il faut ajouter lelivrescolaire.fr), Editis avec Nathan et Bordas, et Albin Michel avec Magnard et Belin. Ce dernier groupe gagne en puissance sans pour autant atteindre l'échelle des deux premiers. Mais cette pluralité masque une concentration de fait des moyens d'investissement, notamment technologiques, qui pourrait redessiner les positions concurrentielles bien plus vite que par le passé.
C'est là qu'intervient une troisième catégorie d'acteurs, structurellement extérieurs à la filière historique : les plateformes numériques éducatives, au premier rang desquelles Pearltrees, fondée et dirigée par Patrice Lamothe. Longtemps positionnée comme partenaire technologique des éditeurs, la société assume aujourd'hui une stratégie plus offensive, misant sur une intelligence artificielle générative de seconde génération capable, selon son fondateur, de produire elle-même des exercices et des leçons calibrés sur les programmes officiels, en s'inspirant du savoir-faire éditorial des directeurs de collection. Une évolution qui interroge frontalement la chaîne de valeur traditionnelle du manuel.
Le modèle économique du support, angle mort du débat
Si le débat papier contre numérique semble aujourd'hui dépassé - les deux supports coexistant durablement dans les pratiques pédagogiques -, c'est bien la question du modèle économique du support lui-même qui cristallise les tensions. Un acteur de la distribution scolaire résume crûment le problème : « Si demain on ne paye plus pour les manuels des élèves, il n'y aura plus de spécimens, plus de bibliothèques d'enseignants, et il y aura d'autres sources - dont on n'est pas certain du fonctionnement. Et on l'a vu en Corée : à l'heure actuelle, cela ne fonctionne pas. » La Corée du Sud a en effet investi plus d'un milliard de dollars dans une IA destinée à remplacer les manuels en 2025, avant de faire machine arrière quatre mois plus tard.
Agnès Botrel, directrice générale des éditions Magnard- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Le système du spécimen - l'exemplaire gratuit envoyé aux enseignants pour prescription - reste en effet le pilier fragile d'une économie où les enseignants piochent des ressources chez plusieurs éditeurs, photocopient des extraits, et où les usages réels échappent largement aux volumes facturés. La hausse mesurée du recours à la photocopie ces dernières années, en dépit d'une stagnation de la valorisation des droits partagés par le Centre français de la copie (CFC), illustre la porosité croissante entre ce qui est vendu et ce qui est effectivement consommé pédagogiquement. « Il doit y avoir une réflexion et des propositions sur la table concernant le modèle économique », insiste ce même interlocuteur.
À cela s'ajoute une tendance de fond que note aussi la directrice générale de Hatier, Célia Rosentraub : la montée en puissance des cahiers consommables, financés non plus par les collectivités mais directement par les familles - un glissement discret du « BtoBtoC » scolaire vers un modèle plus proche du BtoC, aux implications fiscales et logistiques différentes pour les éditeurs.
Repenser le produit plutôt que le support
Face à ce faisceau de contraintes, la filière semble converger, non sans nuances, vers un même constat : il ne s'agit plus d'opposer papier et numérique, mais de repenser la nature même du produit éditorial. C'est la conviction défendue par Guillaume Montégudet, longtemps figure de l'édition scolaire chez Belin et aujourd'hui observateur plus libre de ses positions : le manuel de demain devra être pensé comme un service exécutable au sein des outils numériques que les enseignants utilisent déjà au quotidien - plutôt que comme un objet fermé, qu'il soit imprimé ou numérisé.
Cette bascule pose une question industrielle concrète pour des maisons dont le modèle de coûts reste construit autour de cycles de production pluriannuels calés sur les réformes de programmes. Investir dans des architectures d'interopérabilité, des connecteurs API, des assistants IA intégrés aux outils bureautiques des enseignants suppose des compétences - développement, data, cybersécurité - que peu de maisons scolaires possèdent en interne, hors les grands groupes.
Delphine Dourlet, directrice de Nathan Secondaire et Technique et présidente de l'Association les éditeurs d'éducation, rappelle toutefois que cette mutation technologique ne doit pas faire perdre de vue la mission fondamentale de l'éditeur scolaire : garantir aux enseignants et aux élèves des contenus sourcés et validés, dans un contexte où la fiabilité de l'information devient un enjeu presque démocratique, notamment à l'approche d'échéances électorales sensibles. Une ligne que Célia Rosentraub partage sur le fond, avec une conviction assumée : « Plus l'intelligence artificielle progresse, plus la valeur de contenus pédagogiques fiables et validés devient stratégique. »
2027, année charnière ?
Reste la question politique, car sans stabilisation du financement des réformes scolaires, aucune des pistes technologiques ou éditoriales évoquées ne pourra se déployer sereinement. La prochaine élection présidentielle, en 2027, apparaît ainsi comme un point de bascule potentiel - l'occasion, espèrent plusieurs éditeurs, de sortir enfin l'éducation du seul cycle électoral pour l'inscrire dans une trajectoire d'investissement pluriannuelle. À défaut, c'est bien une transformation subie, plutôt que choisie, qui menace de s'imposer à toute la filière.
Manuels scolaires gratuits : le bras de fer entre l’Île-de-France et les éditeurs se poursuit
En mai 2024, l'Association des éditeurs d'éducation (AEE) a porté plainte contre la région Île-de-France pour atteinte à la concurrence, lui reprochant d'éditer et de diffuser gratuitement, depuis la rentrée 2022-2023, des manuels « territoriaux » sur la plateforme Pearltrees, via sa mandataire d'édition, la société Broceliand. Le 26 mai 2026, le tribunal administratif de Montreuil lui a donné raison : il a annulé les décisions permettant à la région d'éditer ces manuels, jugeant son intervention sans intérêt public suffisant, et l'a condamné à verser 1 500 euros de frais de procédure. Pour ne pas pénaliser les élèves en pleine session d'examens, la région a jusqu'au 30 septembre pour cesser l'édition et retirer ses manuels de la plateforme.
Audition le 4 septembre
L'Île-de-France a annoncé faire appel sur le fond, une procédure pouvant durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Elle a demandé en parallèle un sursis à exécution. Cette demande de suspension doit être examinée en urgence le 4 septembre, avec une décision rendue avant l'échéance du 30 septembre.
Pour les éditeurs scolaires, l'enjeu est de taille : le marché francilien représente environ 20 % du marché français des manuels scolaires du lycée. Depuis la rentrée 2025, la région avait cessé de financer les licences des manuels privés pour ne maintenir que ses propres ouvrages, privant les enseignants de tout choix alternatif. Les éditeurs assurent être prêts à reprendre le relais : leurs manuels, disponibles au format PDF, pourraient être remis sur la plateforme dès que la région débloquera les fonds nécessaires à l'achat des licences.
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