Presse sous pression. La presse est un contre-pouvoir qui peut bousculer l'ordre établi et dénoncer les dérives autoritaires. C'est ce que veut rappeler haut et fort Derf Backderf dans Les dissidents, album hautement nécessaire qui le ramène en 1916 à New York, où une bande d'artistes et journalistes engagés à gauche publiaient un journal satirique, anticapitaliste et pacifiste : The Masses. Un périodique qui subit alors les foudres de la censure.
Pour cette fresque inspirée de faits réels, l'auteur de Mon ami Dahmer (Çà et Là, 2013) s'appuie sur un crédible personnage de fiction, Joe Hertle. Fasciné par les caricatures acides de The Masses, ce dessinateur de presse en quête de sens se fait une place au sein de ce journal autour duquel gravitent les artistes qu'il admire, tels Art Young ou Boardman Robinson. Derf Backderf s'inspire de sa propre carrière de caricaturiste politique, ainsi que de sa grand-mère d'origine allemande, et fait de Joe un narrateur touchant : discriminé en raison de ses racines germaniques, il croit fermement que le dessin et la presse libre pourront aider à faire changer les choses. Il n'aura pas tort. Mais l'administration, voyant dans ce journal un nid à contestataires, modifie les lois pour le saigner économiquement puis en condamner les responsables, sur de fallacieux motifs d'atteinte à la sûreté nationale. Et l'arrivée des bolcheviques en Russie ajoutera une couche de paranoïa à Washington...
Fort d'une documentation fournie et d'un trait épais et impactant, comme dans sa reconstitution Kent State sur la manifestation étudiante de l'université de Kent en 1970 réprimée dans le sang (Çà et Là, 2020), Derf Backderf rend un bel hommage à ses maîtres. Surtout, il dénonce les errances de l'État, prompt à s'asseoir sur les libertés fondamentales sous prétexte de sauvegarder l'intégrité de la nation - une notion floue, bien pratique pour flatter les puissants... Il met en lumière des événements terrifiants, comme ces milices qui ont traqué les opposants en toute impunité. À l'heure où les grandes démocraties multiplient les législations sécuritaires et où les groupes médiatiques tombent dans les mains de puissants industriels, le message, inscrit en exergue de l'ouvrage, est on ne peut plus clair : « Nous sommes déjà passés par là... mais nous avons oublié. »
Les dissidents
Çà et Là
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanny Soubiran
Tirage: 11 000 ex.
Prix: 28 € ; 344 p.
ISBN: 9782369904762
