Livres Hebdo : Pourquoi ce titre en arabe, Oroppa, « Europe », pour ce premier roman qui se passe entre Amsterdam, Paris et le Maghreb ?
Safae el Khannoussi : « Oroppa », en arabe, ou pour être précise en dialectal, le darija, traduit à mes yeux toutes les histoires cachées, présentes et à venir. En intitulant mon livre Oroppa, j’ai voulu écrire un roman européen sur l’Europe mais du point de vue des diasporas vivant sur le sol européen. J’avais le sentiment que pendant trop longtemps, la figure du Nord-Africain en Occident était celle du travailleur immigré. Ce personnage caricatural, réduit à une psychologie sommaire, ne rendait pas compte ni du temps long ni de l’épaisseur historique de cette classe ouvrière postcoloniale. La période qui a suivi l’indépendance dans nombre de ces pays se caractérise par des troubles politiques mais aussi de grandes promesses démocratiques, à travers des militantes marocaines comme Fatna el Bouih ou la poète Saïda Mnebhi, mais également tous ces intellectuels du Maghreb qui se revendiquaient de « la guérilla linguistique » afin de forger une nouvelle identité culturelle postcoloniale à travers la presse, les films ou la poésie. La littéraire que je suis ne peut être que fascinée par cette littérature qui parle de la transformation des individus par le fait politique – qui raconte comment l’humain réussit à échapper coûte que coûte à la fatalité et refuse le destin qui lui est assigné. À mon tour, j’ai tenté d’explorer, dans ses aspects aussi fascinants que terrifiants, notre chaotique humanité.
Une artiste hollandaise d’origine juive marocaine disparaît, son fils qui tient un bar à Paris rentre à Amsterdam pour mener l’enquête… L’histoire s’y dévoile à la manière d’un puzzle avec une galerie de personnages hauts en couleur.
Oroppa est polyphonique, non-linéaire, nourri par un tas d’anecdotes entendues dans ma famille, chez les gens, dans les cafés… C’est ce côté ludique, contradictoire, trompeur, vindicatif, inventif que je souhaitais restituer dans le roman. Oroppa refuse la tyrannie de l’intrigue, avec un début, un milieu, une fin, c’est avant tout un éloge de la puissance du récit. Parce que les histoires qui circulent et peuplent nos vies défient l’idée même d’unité – l’unicité du récit, du peuple, de la culture, de la personne. Mon personnage, Salomé (l’artiste qui a disparu) incarne les diverses identités qui ont été gommées du récit national de l’Afrique du Nord moderne. Elle incarne l’oblitération des femmes dans l’histoire. Partout d’ailleurs, et même dans l’historiographie de gauche : les femmes ont tout bonnement disparu. Alors à travers mon héroïne, je rappelle la présence des femmes dans le combat pour la démocratie après l’indépendance. Je rappelle également l’importance du rôle joué par les Juifs marocains ou tunisiens dans ces mouvements démocratiques, comme Abraham Serfaty, fondateur du mouvement d’opposition radical Ila al Amame, « En Avant », sous les années de plomb au Maroc. Ce qui m’a intéressée était de montrer comment l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord a été d’une certaine manière occultée par celle des Juifs d’Europe.
« Les perdants, vivants comme morts, révèlent en creux le genre de société dans lequel on vit »
Les personnages d’Oroppa sont des laissés-pour-compte, des marginaux, voire des losers.
Ce sont carrément des losers, vous voulez dire ! Plus exactement : les perdants de l’histoire. Les perdants, vivants comme morts, révèlent en creux le genre de société dans lequel on vit et sont bien plus intéressants que les battants, vous ne pensez pas ? J’aime beaucoup l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano ; il avait cette expression « marxisme magique » pour définir une écriture dont la recette parfaite serait : « Une moitié de raison, une moitié de passion et une troisième moitié de mystère. » C’est à quoi correspond dans mon roman le XXIe arrondissement [de Paris] : c’est là que les losers de l’histoire, les damnés de la terre, s’inventent leurs propres mythes, leurs propres cultures souterraines ou contre-cultures, là que se crée un monde entièrement neuf. Ce XXIe arrondissement devient alors ce lieu mystique où tout le monde veut aller parce qu’on y trouve la libération, l’alternative, l’échappatoire…
En tant qu’autrice maroco-néerlandaise et également lauréate du prestigieux prix Libris, vous êtes aux Pays-Bas le nouveau visage d’une littérature moderne et métissée. L’êtes-vous également sur l’autre rive de la Méditerranée ?
Je regrette que mon roman qui est traduit, ou en cours de traduction, dans une douzaine de langues ne le soit pas en arabe. Mais j’espère qu’il le sera bientôt. Pour tout vous dire, le Maghreb est une région profondément pluriculturelle ; en attendant, la traduction française remarquable de Françoise Antoine-Moussieaux ne manquera pas, j’en suis sûre, de rencontrer son public. Si certains trouvent cela ironique pour une fiction postcoloniale, je citerai le grand écrivain algérien Kateb Yacine qui dit que la langue française pour le peuple libéré est un « butin de guerre ». Quant à savoir quelle serait la réception d’Oroppa dans les pays arabophones… tout dépend où, et qui l’aura lu. Moi je l’ai écrit en m’inscrivant dans cette longue filiation de penseurs radicaux, d’activistes, de poètes, et en me mettant dans les pas de rêveurs du présent, du futur, d’où qu’ils viennent.
