Avant-critique Essai

Thomas Sparr, "“Je veux continuer à vivre même après ma mort”. Le Journal d'Anne Frank. L'histoire d'un livre" (Calmann-Lévy)

Thomas Sparr - Photo © Jürgen Bauer

Thomas Sparr, "“Je veux continuer à vivre même après ma mort”. Le Journal d'Anne Frank. L'histoire d'un livre" (Calmann-Lévy)

L'universitaire et éditeur allemand Thomas Sparr retrace l'histoire du Journal d'Anne Frank, un livre au destin et au statut hors norme.

Parution 19 février

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Par Jean-Claude Perrier
Créé le 26.02.2025 à 09h00

Livre universel. Jusqu'à sa mort, en 1980, à 91 ans, Otto Frank, le père d'Anne et seul rescapé des huit personnes dissimulées dans la cachette du 263, Prinsengracht, à Amsterdam, s'est battu pour le Journal de sa fille. Pour sa publication, dans le monde entier. Pour sa diffusion la plus large possible, sous toutes les formes (livres, théâtre, cinéma...). Et surtout, pour sa reconnaissance en tant qu'œuvre littéraire, et pas seulement comme un document de première main sur la persécution des Juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Il apprécierait, aujourd'hui, ses centaines de milliers de likes sur TikTok.

Ajoutons que cet homme d'affaires n'a jamais voulu profiter des droits importants générés par le livre, qu'il considérait comme la propriété de sa fille. Il a créé le Fonds Anne Frank, à Bâle, qui gère ces droits, représenté par l'agence littéraire zurichoise Liepman, spécialiste des grands auteurs juifs du XXe siècle. C'est avec elle que traitent notamment tous les éditeurs qui veulent republier le Journal, lequel aurait dû tomber dans le domaine public en 2016, puisque la jeune Anne est morte dans le camp de concentration de Bergen-Belsen en mars 1945. Elle n'avait pas 16 ans. Mais, explique Thomas Sparr, l'agence a obtenu une prolongation supplémentaire à l'international, arguant du principe qu'un auteur assassiné dans sa jeunesse n'a pas eu le temps de faire son œuvre et a ainsi droit à quelques égards de la part de la postérité. Tout cela n'est que justice.

Quant à l'impeccable Otto Frank, il respectait ainsi parfaitement le vœu de sa fille. Si jeune soit-elle, Anne se savait, se voulait, se vivait écrivain. C'est pourquoi de son Journal − qui s'intitulait à l'origine L'annexe, le nom de la planque où la famille Frank s'est terrée entre juin 1942 et août 1944 −, elle avait rédigé et recopié deux versions. Miraculeusement conservées par Miep Gies, ancienne employée d'Otto, qui lui remit les manuscrits. Il dut effectuer un important travail de déchiffrage, mise en forme, corrections, voire réécriture. Ce pour quoi il subit, plus tard, nombre de reproches.

Ensuite, des éditeurs travaillèrent sur le texte (l'expurgèrent, dirent certains critiques), et le Journal parut pour la première fois, dans sa version néerlandaise, en 1947. Pour l'Allemagne, il fallut patienter jusqu'en 1950, comme pour la France où il parut chez Calmann-Lévy, maison qui avait elle aussi subi la haine nazie, la confiscation et l'aryanisation. Le succès ne fut pas immédiat. Il fallut attendre une adaptation à Broadway, en 1955. Depuis, la gloire est planétaire, les rééditions nombreuses. Thomas Sparr en mentionne une, particulièrement : celle du Livre de Poche, en 2016, avec une préface d'Éric-Emmanuel Schmitt, qu'il estime pleine de « précision et distance, perspicacité et sentimentalité ». Thomas Sparr, universitaire allemand, archiviste, éditeur chez Suhrkamp Verlag, raconte cette saga éditoriale inouïe de façon minutieuse et considérablement documentée. Rien ne lui a échappé, y compris des détails farfelus. Et, bien sûr, on ressent à chaque page toute sa passion, son émotion.

Thomas Sparr
« Je veux continuer à vivre, même après ma mort » Le Journal d'Anne Frank. L'histoire d'un livre
Calmann-Lévy
Traduit de l’allemand par Éric Dortu
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 20,90 € ; 280 p.
ISBN: 9782702191392

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