Les livres entrent dans très tôt dans la vie de Richard Malka. Ses parents venaient du Maroc, d'un milieu modeste et le français n'était pas leur langue maternelle. Pour eux, il était très important que leurs enfants s’approprient la culture de la France. En famille, ils regardent religieusement Apostrophes avec Bernard Pivot tous les vendredis soir. Sa mère l'emmène toutes les semaines à la bibliothèque municipale de la rue Sorbier, dans le XIe arrondissement de Paris.
Richard Malka y passe des heures. Il commence par la Bibliothèque rose, puis verte. Très vite, il passe à Jules Verne puis à la science-fiction : « J'ai à peu près tout lu. Le pape, c'est Asimov avec le cycle Fondation. Plus tard, Dan Simmons et la trilogie d'Hypérion. Évidemment : A. E. Van Vogt, H. G. Wells, Philip José Farmer — toute cette littérature qui a un peu disparu. Le dernier grand livre de science-fiction que j’ai découvert et adoré c'est une trilogie française, Les guerriers du silence, de Pierre Bordage. Quant à la BD, j’ai été inspiré par L'Incal de Jodorowsky et Moebius, Enki Bilal bien sûr, Valérian également. Sans oublier La Quête de l'oiseau du temps de Le Tendre et Loisel pour ce qui est plus de l’Heroic Fantasy ou Akira le chef-d’œuvre d’Otomo. Durant plusieurs années j’ai plongé corps et âme dans l’univers de la BD : Les passagers du vent, Aldebaran, Les Maîtres de l'orge... Sans oublier celles de mes copains Xavier Dorison, Didier Convard ou Joann Sfar. »
Il a ensuite arrêté de lire de la BD pendant longtemps mais s’y remet après avoir fait un long détour par les romans et les essais, probablement parce qu’il revient désormais à la scénarisation. « Dernièrement, j’ai lu avec beaucoup de retard, La Bombe d’Alcante et Bollée, exceptionnel. Et puis les adaptations de Frankenstein et Dracula par Georges Bess en grand format, magnifique. Comme la biographie des Kennedy de Pelaez et Khattou. » Le tout chez Glénat qui est également son éditeur en BD.
À l’époque son grand frère veille sur lui afin qu’il acquière une culture un peu plus académique. Il lui donne le droit de lire un livre de science-fiction à chaque fois qu’il a lu un classique. « Ce qui me reste de mon adolescence, c'est Victor Hugo, notamment L’homme qui rit ; Stendhal, Stefan Zweig que j’ai lu presque intégralement - sa biographie de Balzac est incroyable. Camus aussi et évidemment Voltaire, très tôt grâce aux contes : Micromégas, Candide. C'était une langue qui me fascinait, drôle, brillante et libre. Je comprenais que l'humour était un instrument de conviction incroyable. Plus tard, j’ai eu une période Russe : Gogol, Dostoïevski, Tolstoï. C'est épais mais pour un avocat, c'est tellement riche. Un avocat doit avoir vécu le plus possible, On n'a pas tous la possibilité de participer à des guerres — et tant mieux — mais la littérature apporte cela. »
Côté Américains, il retient Philip Roth qu’il a découvert par le biais de Portnoy « C'est sûrement le livre qui m'a fait le plus rire de ma vie. Je me revois éclatant de rire dans le RER me menant à la fac de Nanterre. »
« Georges Kiejman était voltairien. Il crucifiait ses adversaires d'une formule, il y avait un tel différentiel culturel qu’ils se faisaient étaler »
Au début de sa carrière, Richard Malka fait une rencontre déterminante, son premier patron l’avocat et ministre Georges Kiejman : « Georges était voltairien, terriblement méchant en audience, mais tellement drôle et brillant. Il crucifiait ses adversaires d'une formule et il était impossible de lui répondre, parce qu'il y avait un tel différentiel culturel qu’ils se faisaient étaler ».
Il lui conseille de nombreux livres, dont Le Tour du malheur de Joseph Kessel. L’autre rencontre déterminante est celle avec Robert Badinter : « J'ai eu la chance de le côtoyer beaucoup. Il était passionné par le droit, vraiment. C'était un universitaire, il pouvait me parler des heures d’une question juridique pointue. À la fin, je n'en pouvais plus ! À notre première rencontre, il m'a dressé une liste de livre à lire sur la Shoah, sujet qui ne le quittait pas. Si je devais retenir que deux auteurs, ce serait Primo Levi et Jorge Semprún. Ces lectures me sont difficiles, elles me marquent davantage que je ne le voudrais, elles m’atteignent et me dépriment. J’ai donc pas mal désobéi à Robert et ne suis jamais parvenu au bout de sa liste… »
À côté de ses deux grands avocats, Richard Malka se lie avec Philippe Val qui va nourrir sa culture philosophique avec Spinoza, Diderot, les penseurs grecs… Mais son goût des histoires l’entraîne vers la mythologie : « Mes bibles étant L'Iliade et L'Odyssée. L'Iliade, c'est la condition humaine. Il y a toutes les problématiques, les passions, les vertus et les perversités, les exaltations de l’amour et les pires crimes, comme d’immenses leçons de sagesses et d’intelligence. C'est le livre définitif. Je dois l’avouer, j’ai une tendresse pour Achille plutôt que pour Ulysse mais le livre de Christophe Ono-dit-Biot, L’odyssée de l’Odyssée est vraiment génial. Enfin, mon grand philosophe est Nietzsche. Il a fait le tour de toutes les grandes questions avec une puissance de réflexion qui, pour moi, s’impose comme une évidence, c'est vertigineux de justesse sur la liberté, la vérité, la religion ou l’évolution de l’humanité. »
« Je plaide toujours en racontant une histoire, et écrire des romans m'a donné une immense liberté pour plaider. »
Richard Malka dans son bureau parisien.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La lecture est non seulement son oxygène, mais elle lui apparaît essentielle à son métier d’avocat : « Pour être un bon avocat, il faut avoir vécu, et à défaut d'avoir vécu, il faut avoir voyagé dans les passions par personnages interposés. Par ailleurs, une plaidoirie, c'est une construction, un récit, pour moi, c'est un conte. Je plaide toujours en racontant une histoire, donc la lecture est essentielle, évidemment. Et puis, vers 28 ans, j'ai commencé à écrire, d’abord des bandes dessinées et cela m’a été très utile, parce qu’on n’a pas beaucoup de place dans une bulle, chaque mot est important… cela apprend à choisir les mots les plus justes, sans fioriture. Plus tard, écrire des romans m'a donné une immense liberté pour plaider — je me suis autorisé des choses que je ne me serais jamais permises. Cela m’a donné confiance, a permis des audaces, mais ça a joué dans les deux sens : le fait d'avoir été avocat a aussi nourri mes BD avec la série L’ordre de Cicéron (Glénat, 2004-2012 illustré par Paul Gillon) et mes romans avec Tyrannie (Grasset, 2018). »
Avocat et écrivain. Richard Malka y tient : « Ce n'est pas une envie, c'est une nécessité vitale. Après avoir écrit une série d'essais sur des sujets souvent tragiques et lourds, j'ai envie et besoin de revenir à l'imaginaire. Peu importe que ce soit sous forme de BD ou de roman, je passe de l'un à l'autre. J'ai la chance de pouvoir faire les deux. Il est temps pour moi de raconter à nouveau des histoires. Écrire des romans, c’est la liberté totale. La liberté des horaires, du temps, des codes. Il n'y a pas de règle, on fait ce qu'on veut. En BD, je suis moins libre, parce qu’il y a un dessinateur qui réinterprète mes intentions et additionne son imaginaire au mien. Le roman, c'est l'espace de la liberté, et à travers l'imaginaire, un espace de réflexion sur soi. C’est ensuite toujours mon métier d’avocat qui me ramène sur terre, me cadre et me structure. Il faut se lever, avoir l’esprit clair, faire parfois face à d’écrasantes responsabilités, être physiquement prêt à la guerre. »
« Tout me va, sauf le divin »
Le dernier livre que Richard Malka a publié, Après Dieu dans la belle collection « Ma nuit au musée » aux éditions Stock, raconte sa nuit au Panthéon avec Voltaire. Dans une ancienne église désacralisée et en compagnie du philosophe des lumières, la question se pose donc : « Et Dieu dans tout ça ? »
Richard Malka n’esquive pas l’attaque : « C'est une question qui devient obsédante au fur et à mesure que les années passent, avec la prise de conscience de sa propre finitude. On sort de l'hédonisme, et ces questions deviennent plus prégnantes. J'aimerais, en fait, je trouve ça très confortable de croire, mais je n'y arrive pas, je ne peux pas croire en Dieu. C’est ainsi. »
Mais il y a d’autres sources de spiritualité possibles à ses yeux : « Je me dis par exemple qu’au niveau atomique, on a le même nombre d'atomes, que l’on soit vivant ou mort. La vie ou la mort n’a aucun impact sur votre état atomique. Peut-être que ces atomes s'agrègent alors à d'autres choses en emportent avec eux une part de nous et qu'il y a quelque chose de scientifique en cela. Enfin tout me va, sauf le divin. Et puis comme Spielberg, j’attends patiemment d’être enlevé par des extraterrestres ! »
Peut-être le sujet de sa prochaine bande dessinée ou la péroraison d’une plaidoirie à venir pour télétransporter les magistrats sur une autre planète. En définitive, Richard Malka le sait, l’avocat reste une voix fragile dans la nuit de l’Histoire, faite de tragédies, de drames et de morts. Et la sienne est essentielle parce qu’infiniment libre.
Quatre chefs-d'œuvre qui ont marqué Richard Malka
Livres Hebdo : Le chef d’œuvre qui vous tombe des mains ?
Richard Malka : Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Je m'en rappellerai toute ma vie. J'ai voulu aller jusqu'au bout. Un cauchemar.
Le chef d’œuvre inconnu à lire ?
Les correspondances entre Condorcet et Voltaire.
Le chef d’œuvre que vous n’avez pas encore lu ?
A la recherche du temps perdu. Ça me désespère mais je n’y arrive pas malgré de nombreux essais.
Le livre que vous conseillerez à un jeune avocat ?
De Oratore de Cicéron et Le Tour du malheur de Joseph Kessel. Incontournables pour être avocat.
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