Archi gothique. Alors que Paris se redessine à coups d'équerre sous l'impulsion du baron Haussmann, la strige, le basilic et autres chimères de Notre-Dame contemplent avec hauteur toute cette modernité urbanistique... Pourtant lesdites chimères ne datent pas de l'époque médiévale, elles viennent d'être créées par l'architecte Eugène Viollet-le-Duc, contemporain d'Haussmann. Au cœur de la Révolution industrielle, en plein xixe siècle, l'âge des cathédrales et des chevaliers fait rêver ceux qui regimbent devant le rationalisme mercantile et le positivisme à tous crins. Architecture néogothique, romans dits « gothiques » se déroulant dans des châteaux hantés, décors de style troubadour..., le Moyen Âge inspire. Mais bien plus qu'une mode, c'est une manière alternative de voir le monde. En architecture, ce que propose le Moyen Âge est une autre vision de la ville, et, partant, de l'organisation sociale - ses sinuosités organiques s'opposent aux lignes droites de la planification. Reconstruire le Moyen Âge de Pauline Guillemet « envisage de pister ces formes sur lesquelles est venu s'arrimer notre imaginaire contemporain du Moyen Âge en partant des motifs architecturaux que l'on y associe instinctivement - du château ou de la cathédrale à la ville close, cerclée de muraille ».
Ainsi l'autrice, qui enseigne l'histoire contemporaine à l'université de Cergy, montre comment ce Moyen Âge revisité par les architectes, avant de s'incarner dans des bâtiments empruntant le vocabulaire architectural médiéval (arc brisé, voûte d'ogives, mur crénelé, tourelle), est une construction mentale, voire une reconstruction, un Moyen Âge fantasmé. C'est que le terme « Moyen Âge » a lui-même une histoire. La période a longtemps été reléguée aux marges du progrès humain. Le siècle des Lumières considérait le Moyen Âge comme l'emblème de l'obscurantisme. Son nom même sonne péjoratif, il est la traduction de medii ævi, cette ère médiane entre la fondation de Constantinople (330) et sa chute (1453) d'après un philologue allemand du xviie siècle. Autant dire une sombre parenthèse entre l'âge d'or de l'Antiquité et sa redécouverte par la Renaissance. Il faudra attendre le xixe siècle pour qu'on rende au Moyen Âge ses lettres de noblesse, grâce notamment à John Ruskin. Le critique d'art victorien voit dans le style gothique, alliant le grotesque et le sublime, l'apogée de l'art, où l'individu peut s'exprimer pleinement. Le gothique, c'est le contraire de l'uniforme et du standard qu'impose l'architecture néoclassique. Reprenant le flambeau de la critique ruskinienne contre la perte de sens qu'induit la division du travail dans le capitalisme, le designer, poète et militant socialiste William Morris érige le Moyen Âge en « utopie antimoderne ». De manière un peu idyllique, il en loue l'artisanat et la vie communale, le système des guildes, les ressources en partage. Généalogie d'une nomenclature historique, cet essai est également l'analyse d'une « resémantisation » par les idéologies d'aujourd'hui (identitaires ou décroissants, chacun voit midi à sa porte) et prouve avec brio que le Moyen Âge est aussi bien médiéval que contemporain.
Reconstruire le Moyen Âge. Cathédrales, châteaux, monastères : comment nous avons fantasmé notre passé médiéval
Premier Parallèle
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 10 € ; 196 p.
ISBN: 9782850613395
