Livres Hebdo : En quoi la France est-elle parfois vue comme un Eldorado pour les auteurs étrangers ?
Nicolas Grivel : Le dénominateur commun des auteurs et autrices de bande dessinée du monde entier, c'est qu'ils veulent tous aller à Angoulême ! L'espace francophone est un refuge de publications car il n'y a pas de marché de la BD dans tous les pays.
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Est-ce pour eux un accélérateur de carrière ?
Totalement. Le Néo-Zélandais Dylan Horrocks a eu un écho mondialement, mais c'est avant tout grâce ses livres publiés en France. Dans une foire comme Francfort, un éditeur polonais intéressé par une BD du Costa Rica va attendre de voir si un homologue français en signe les droits d'adaptation, car être publié en France est un vrai plus.
Comment choisissez-vous les artistes que vous représentez ?
Je signe 20 à 25 livres par an, sans ligne éditoriale restreinte, juste des projets qui m'intéressent. Ce n'est pas mon truc d'aller chercher des auteurs qui ont de grosses communautés sur les réseaux ou des projets d'adaptations de romans à succès. Je préfère réfléchir à bâtir avec un éditeur un univers d'auteur fort sur un cycle long. C'est ainsi que j'envisage, par exemple, le travail avec Keum Suk Gendry-Kim (autrice coréenne que Futuropolis suit depuis 2021, après des publications chez Sarbacane, Les Arènes ou Delcourt, ndlr).
Comment repérer les auteurs prometteurs ?
C'est un métier qui demande beaucoup d'écoute et d'investigation. Quand je vais sur un festival, je demande à tous mes interlocuteurs de me citer trois noms d'artistes à suivre, et quand certains reviennent souvent, c'est une bonne piste ! Organiser des concours dans des pays, en partenariat avec les Instituts français, par exemple, est aussi un bon moyen de faire émerger des auteurs. Avant d'être agent, j'ai travaillé pour le studio d'animation Laika, pour qui je devais trouver des talents pour des postes très précis ou des artistes capables de proposer des concepts originaux. Ma façon de travailler vient de ces années-là.
« Il faut que l'éditeur puisse se projeter et qu'il n'y ait pas d'angle mort »
Comment voyez-vous l'évolution de votre position ces dernières années ?
Il est plus facile d'être agent spécialisé BD aujourd'hui qu'il y a dix ans. Avant, on nous voyait comme des parasites qui faisaient monter les prix, car nous sommes payés à la commission - moi, je prends 15 %. Aujourd'hui, l'agent est apprécié comme un intermédiaire fiable, efficace et qui parvient à faire repérer des auteurs. De plus, il peut aider au financement d'un livre. C'est le cas notamment pour Sonny Liew, qui vit à Singapour, où le coût de la vie est l'un des plus élevés au monde. Quand je signe pour lui avec un éditeur américain, ce sera seulement pour les droits aux États-Unis. À moi de négocier ensuite avec d'autres éditeurs ailleurs - Glénat en France, dans ce cas. Avec l'ensemble de ces contrats, sans attendre que l'éditeur américain qui aurait eu les droits mondiaux tente lui-même de céder le titre à l'étranger, l'auteur perçoit une avance qui lui permet de se lancer.
Outre la partie négociation, qu'apportez-vous concrètement à l'auteur ?
J'essaie de soumettre aux éditeurs des présentations sur-mesure, pour bien faire comprendre où l'auteur souhaite aller. Avec par exemple un travail poussé sur le titre ou la couverture. Il faut que l'éditeur puisse se projeter et qu'il n'y ait pas d'angle mort. C'est à partir de là que tous les étages d'une maison d'édition (la communication, le marketing, le commercial…) pourront se préparer à la sortie d'un livre, un ou deux ans avant sa livraison. Rien de pire qu'un ouvrage qui arrive dans les plannings sans que personne ne sache de quoi il s'agit. Quand je travaillais chez l'éditeur de mangas Pika, j'ai beaucoup appris sur ce point aux côtés de Pierre Valls. Les éditeurs japonais ne s'arrêtent pas au montant d'achat de droits proposé, mais veulent savoir ce qui est prévu pour accompagner la sortie de leur manga en France.
Le marché BD souffre en France. Cela a-t-il un impact pour vous ?
En ce moment, toutes les maisons essaient de réduire leur nombre de nouveautés. Alors il faut, encore plus qu'avant, viser juste dès le début. Parfois, je suis amené à refuser des projets, car je sais que l'auteur ne pourra pas se rendre en France pour défendre son livre ou parce que le sujet proposé me paraît trop éloigné des intérêts des lecteurs, des demandes du marché.
