C’est un feuilleton judiciaire qui dure depuis près d’un an. En février 2026, le tribunal judiciaire de Perpignan donnait raison à un collectif de 14 librairies indépendantes et commerces de loisirs culturels, en ordonnant la fermeture immédiate du deuxième magasin Cultura des Pyrénées-Orientales, situé rue du Docteur Baillat à Perpignan, pour « exploitation illicite » et « concurrence déloyale ». Cinq mois plus tard, l’enseigne est pourtant toujours ouverte.
Deux nouveaux rendez-vous devant le tribunal en septembre
Deux nouvelles audiences, fixées les 7 et 21 septembre prochains, doivent permettre de déterminer la suite du litige. À l’initiative du collectif, ces nouvelles actions judiciaires, déposées à la mi-juin, visent à obtenir la radiation de l’appel formulé quelques mois plus tôt par Cultura et à contraindre l’enseigne à exécuter la décision de fermeture.
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« C’est une question de bon sens. La première fois, le juge des référés avait constaté qu’en l’absence de l’autorisation de la commission départementale de l’aménagement commercial (CDAC), Cultura devait fermer ses portes », argue Me Mathieu-Pons Serradeil, avocat spécialisé en droit public et en urbanisme, en charge de la défense du collectif.
Pour mieux comprendre la situation, largement documentée par le média Actu Perpignan, il faut remonter à septembre 2025. À l’époque, Cultura décide de s’installer dans un ensemble commercial d’environ 4 000 m² partagé avec Intersport, en remplacement d’un ancien Decathlon.
Un projet rejeté par la CDAC
Selon l’avocat, le montage initial reposait sur une déclaration de surface de 998 m² pour Cultura. Soit juste en deçà du seuil nécessitant un examen par la CDAC. De fait, seul le projet Intersport est alors soumis à la commission. Mais alors que les premières voix contestataires s’élèvent, celle-ci rend finalement un avis défavorable à l’implantation de l’enseigne sportive.
D’une part, elle considère que les deux enseignes forment un même ensemble commercial en raison d’équipements communs, tels que le parking, et qu’à ce titre, un dossier unique intégrant les deux entités aurait dû être soumis. D’autre part, elle souligne un risque concurrentiel élevé pour les commerces du centre-ville, et évoque une zone mal desservie par les transports.
Si Intersport se conforme à cet avis, Cultura s'y oppose. Formé dès décembre 2025, le collectif de libraires et d’enseignes culturelles mène une action en justice pour contester son maintien. Deux mois plus tard, le tribunal judiciaire de Perpignan lui donne raison et ordonne la fermeture du magasin. Une décision contestée par Cultura, qui interjette en appel tout en requérant la suspension de l’exécution de la décision.
Une décision non appliquée
En mars 2026, sans attendre le verdict judiciaire ou déposer de nouveau dossier, Cultura rouvre ses portes. Par voie de presse, le nouvel avocat de l'enseigne confie alors avoir trouvé un accord avec le bailleur, permettant de redéfinir le périmètre exploité et de préserver les 25 emplois du site.
Une initiative fustigée par le collectif de commerces culturels de centre-ville qui évoque une « ouverture illégale » et une « concurrence déloyale ». D’autant plus qu’à la même date, Cultura s’est désisté de l’audience qu’il avait sollicité pour faire lever l’exécution provisoire de sa fermeture en attendant la décision de l’appel.
À la mi-juin, l’avocat chargé de la défense du collectif a donc initié une nouvelle offensive judiciaire. Il a notamment saisi le premier président de la cour d’appel pour demander la radiation de l’appel de Cultura, au motif que l’enseigne n’a pas exécuté la décision de première instance. « Pour faire appel, encore faut-il respecter la décision rendue. Or ce n’est pas le cas ici », rappelle-t-il.
Une nouvelle offensive judiciaire
Dans le même temps, Me Mathieu-Pons Serradeil a engagé une procédure devant le juge de l’exécution afin d’obtenir l’application effective de la fermeture, assortie d’une astreinte de 10 000 euros par jour pour l’ensemble des plaignants, tant que le magasin reste ouvert. L’avocat estime par ailleurs que l’enseigne « joue la montre » pour user les libraires sur le long terme.
Il ajoute également que le maintien de l’activité de Cultura impacterait fortement l’équilibre économique du tissu local. À ce sujet, il indique avoir obtenu un avantage procédural, lui permettant de se procurer certains éléments financiers du magasin, qui établiraient un lien entre ses résultats financiers durant les fêtes de fin d’année et les pertes enregistrées par les acteurs culturels du centre-ville. Selon lui, deux librairies ont même déjà dû procéder à des licenciements pour absorber le choc.
Il précise également que les plaignants, qui souhaitent désormais rester anonymes, ont vécu plusieurs mois sous tension, rapportant des épisodes de harcèlement téléphonique, qui ont conduit à une saturation de leurs lignes.
À ce stade, l’issue du dossier reste cependant incertaine. « Ce serait une première en France de faire fermer une enseigne de cette nature. C’est un peu le pot de terre contre le pot de fer, même si le droit est de notre côté », conclut l’avocat.
Un historique marqué par des ouvertures avortées
Ce type de crispations avec l’enseigne Cultura, qui prévoit jusqu'à 60 nouveaux magasins d'ici cinq ans, n’est pas nouveau. L’enseigne s’est déjà heurtée à de vives contestations, émises notamment par des librairies indépendantes qui voient en l’installation d’un nouveau magasin, une menace directe pour leur activité. En mars dernier, la librairie L’Automne à Forbach accusait l’enseigne « d’étouffer progressivement l’offre culturelle », lorsque la rumeur de son implantation dans le département de Moselle a commencé à se répandre.
De la même façon, en février 2025, dans la Loire, un collectif composé de 16 librairies indépendantes, dénonçait l’arrivée d’un Cultura dans la ville de Villars. Cinq mois plus tard, la commission nationale d’aménagement commercial lui donnait raison, retoquant le projet.
Contacté par Livres Hebdo, Cultura n’a pas souhaité répondre à nos questions.
