Discours de la méthode. Un an et demi après la sortie de son premier livre, le best-seller Mon vrai nom est Elisabeth (environ 280 000 ex. vendus, Éditions du sous-sol, 2025), Adèle Yon publie le passionnant Enquête sur le double fantôme. Mon vrai nom est Elisabeth et la recherche-création. Dans ce texte aux allures d'essai critique et de dissertation, l'écrivaine explicite le processus méthodologique qu'elle a développé pour construire son premier livre, composé dans le cadre d'une thèse universitaire. Ainsi renoue-t-elle tout aussi explicitement avec la recherche, son « élément naturel », et parvient à donner une nouvelle profondeur à sa démarche littéraire tout en soulignant certains points d'aveuglement ou d'obsolescence des pratiques universitaires d'aujourd'hui. « On n'apprend pas aux jeunes chercheurs à savoir pourquoi ils font de la recherche et à identifier ce qui les (é)meut dans cette pratique, à trouver les motivations en eux, mais à faire l'état des lieux de tout ce qui a été fait avant eux jusqu'à trouver le trou de souris dans lequel ils pourront se glisser. »
D'abord inspirée par le cinéma et les figures du « double fantôme » et de la folie féminine qu'elle retrouve notamment dans le film Rebecca d'Alfred Hitchcock mais aussi dans Hantise (Gaslight en VO) de George Cukor (analysé par Hélène Frappat dans Le gaslighting ou l'art de faire taire les femmes, éditions de l'Observatoire, 2023), Adèle Yon s'interroge sur ses propres fantômes. Hantée par la « folle du grenier » et par le destin de cette grand-mère dans lequel elle perçoit la menace de perdre elle-même la raison - comme une suite logique et héréditaire -, l'écrivaine-chercheuse montre que la représentation de femmes « folles » au cinéma n'est autre que la présentation de « l'anti-modèle face auquel se construit le sujet féminin ». Son investigation autour de l'histoire de sa grand-mère l'a conduite à analyser des archives, institutionnelles et médicales, dans lesquels on définit sa grand-mère ainsi : « schizophrénie, autoritarisme morbide, intolérance aux contraintes sociales ». C'est pour « sortir Elisabeth de cette emprise », pour « attester de la violence de la collision entre biographie individuelle et systèmes d'inscription administratifs », que l'autrice réécrit l'histoire en une vingtaine de pages à la fin de Mon vrai nom est Elisabeth, avec un ton beaucoup plus incarné.
Ce que fait Adèle Yon ne s'arrête pas là. Car dans cette Enquête sur le double fantôme, elle expose une volonté de sortir du cas personnel, de l'expérience vécue à l'échelle individuelle, pour s'adresser à un grand nombre de femmes victimes à la fois de la psychiatrie, de la famille, de la société, et leur ouvrir la voie. Ce qui a été repéré comme une démarche autothéorique (ici traduite comme une « position subjective collective ») dans la création littéraire féministe ces dernières années- plus fortement encore depuis le mouvement #MeToo - trouve ici un nouvel écho. Adèle Yon invite à la conversation. Revendiquer le « je » dans la démarche scientifique et de recherche, se situer et parler de sa propre histoire en étant à la fois « au-dedans » et « en dehors » du sujet qu'on choisit d'explorer à l'université : tel serait le mouvement vertueux de l'écriture contemporaine.
Enquête sur le double fantôme. Mon vrai nom est Elisabeth et la recherche-création
Éditions du sous-sol
Tirage: 25 000 ex.
Prix: 19,50 € ; 224 p.
ISBN: 9782386630750
