Il aurait pu être éclipsé par les Journées du patrimoine, le retour de la Techno parade ou par la manifestation contre la présomption d’usage des armes dans la police. Pourtant du 18 au 20 septembre, la Halle des Blancs-Manteaux, à Paris, a vibré au rythme de « Lisons libres ! », le salon de l’édition indépendante organisé par l’Edif, association de l’édition indépendante en Île-de-France.
Pour sa deuxième édition, la manifestation a confirmé son ancrage dans le paysage professionnel, attirant institutionnels, élus et public, malgré un contexte marqué par un marché du livre sous tension. L’événement aura donc servi, à certains endroits, de tribune pour plusieurs prises de paroles engagées mais aussi pour une poignée d’annonces politiques en faveur des acteurs indépendants.
Une manifestation qui « commence à s'installer »
Par ailleurs, si la fréquentation reste difficile à quantifier, le bilan commercial, lui, a été jugé satisfaisant par plusieurs éditeurs, malgré l'élection présidentielle à venir, période traditionnellement « mauvaise en librairie », comme nous l’a rappelé une éditrice. Pour Laurence Faron, présidente de l’Edif et fondatrice de la maison Talents Hauts, Lisons libres ! « commence à s’installer », portée par la mobilisation de la centaine de membres de l’association.
Le soutien de la Ville de Paris, qui met à disposition la Halle des Blancs-Manteaux pour l’occasion, a également été salué. L’éditrice indique d’ailleurs envisager de solliciter, pour la troisième édition, l’aide à la réalisation de manifestations littéraires du Centre national du livre (CNL).
Au-delà des stands et des signatures, plus nombreux que l’an passé, le salon a également servi de caisse de résonance pour les enjeux et inquiétudes structurelles du secteur. La concentration du marché, « 75 % du chiffre d’affaires de l’édition est réalisé par trois ou quatre groupes », a par exemple été martelée à de multiples reprises.
La question n’a donc pas été éludée, dimanche après-midi, lors de la table ronde « Notre liberté de publier, c’est votre liberté de penser ». Modérée par Sophie Bresc-Litzler, cofondatrice de Scudéry éditions, cette dernière a notamment réuni Laurence Faron, Florian Sitbon, adjoint au maire de Paris chargé de la culture, de la souveraineté culturelle et des médias libres, et Louis Voelckel, gérant de la librairie La Mouette Rieuse, à Paris.
« Ce phénomène de concentration est à l'œuvre partout »
« Ce sont des questions cruciales qui dépassent le seul périmètre de l’édition. Ce phénomène de concentration est à l’œuvre partout », a pointé du doigt Florian Sitbon, élargissant la réflexion au cinéma et aux arts. De son côté, Laurence Faron a fustigé l’« indépendance washing » qu’elle impute à certains grands groupes éditoriaux « qui multiplient les marques éditoriales perçues comme indépendantes par le grand public ».
De gauche à droite, Sophie Bresc-Litzler (Scudéry éditions), Laurence Faron (Talents Hauts), présidente de l'Edif, Louis Voelckel, libraire et Florian Sitbon, adjoint au maire de Paris, chargé de la culture.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« L’indépendance absolue n’existe pas, mais il y a une distinction majeure dès lors que l’on dépend d’une maison pour choisir ce que l’on publie », a renchéri Florian Sitbon, rappelant que la souveraineté culturelle se traduit par la « capacité collective à préserver les conditions dans lesquelles personne ne peut s’arroger à lui seul les récits et les idées qui circulent ». Un constat partagé par Louis Voelckel qui a notamment mentionné les arbitrages quotidiens des libraires, tenus par leur mission de pluralité et des contraintes économiques de plus en plus incontournables.
Il a ainsi résumé la fragilité du modèle de la librairie indépendante, pris entre « charges fixes, manques d’aides et diktats des chaînes de distribution qui nous imposent des garanties, des cautions pour bénéficier d'encours. » Rappelant par ailleurs que certaines remises peuvent même être conditionnées par certains distributeurs, il a fait valoir l’importance du soutien des pouvoirs publics « qui peuvent parfois nous permettre de faire vivre une liberté de penser. »
Observatoire parisien des librairies, « grande fête des librairies », accueil de professionnels du livre…
Face à ces enjeux, Florian Sitbon a esquissé plusieurs pistes concrètes parmi lesquelles la mise en place d’un observatoire parisien des librairies indépendantes. Récemment adopté, cet outil, discuté en collaboration avec le CNL avec les bailleurs, notamment sociaux, vise à protéger les quelque 400 librairies indépendantes de la capitale face à la hausse des loyers et des charges.
D’après l’élu, le premier chantier concerne la cartographie des implantations des diverses enseignes. Viendra ensuite l’adaptation des dispositifs de la foncière Paris Commerces pour proposer des loyers encadrés. Florian Sitbon a également préfiguré le projet d’une nouvelle manifestation, « une grande fête des librairies » ou encore « une reading party géante », qui se déroulerait au printemps, peu avant le Festival du livre de Paris. Si l’initiative est encore à l’état d’idée, il vise néanmoins une concrétisation à l’horizon 2028.
Autre annonce : la mise en place d’un bureau avec des agents de ville dédiés à l’accueil des professionnels du livre, notamment des libraires, sur les questions de liberté d’expression, de censure et d’autocensure. « Pour que la seule borne de la liberté d’expression et de création soit la loi », a assuré l’élu parisien.
Dans le même esprit, il a confirmé la sanctuarisation de l’enveloppe de subventions, d’un montant avoisinant les 500 000 euros, inscrite dans le cadre de l’appel à projets « Soutien aux librairies parisiennes : accessibilité, transition énergétique et attractivité ». Un dispositif qui avait failli être remis en question en 2025, sous les critiques de l’opposition, qui contestait la présence de la librairie féministe Violette and Co parmi les 40 bénéficiaires du dispositif. Autant d’annonces réjouissantes, mais dont l’effectivité reste suspendue à une approbation plus collective et à des budgets, eux, régulièrement revus à la baisse.

