Fondé il y a 12 ans, le journal en ligne lundimatin publie chaque lundi des analyses politiques et comporte à ce jour près de 7 000 articles, enquêtes et prises de position sur l’époque. Cette cadence de publication a engendré une contrainte paradoxale : la disparition progressive des textes sous le flux des parutions quotidiennes liées à l'actualité immédiate.
Pour l'équipe de rédaction, la création des éditions lundimatin en novembre 2022 a répondu à la nécessité de fixer ces réflexions dans l'objet matériel du livre. Mathieu Burnel rappelle ce basculement de support : « L'usage que l'on fait d'un livre n’est pas le même que l’usage de nos écrans. Un livre, on l'annote, on le prête, on revient dessus, on sait où il est rangé dans sa bibliothèque ». L'entretien vidéo détaille cette coexistence entre l'urgence du web et la temporalité lente de l'imprimé. Près de quatre ans après la parution des premiers livres, la maison maintient un rythme de parution sélectif pour extraire la pensée critique de l'évanescence numérique.
L'épreuve de la distribution et l'action collective
La réalisation de cette vidéo intervient à un moment charnière pour Mathieu Burnel comme de nombreux acteurs et actrices de l'édition indépendante, confrontés au dépôt de bilan du distributeur Makassar. Au début de l'été 2026, le distributeur a officiellement été placé en liquidation judiciaire après plusieurs mois de tensions liées à la trésorerie. L'arrêt des paiements et le blocage des stocks de livres vendus en librairie ont créé des pertes financières directes pour des dizaines de structures.
Dans l'interview, Mathieu Burnel revient sur la réponse politique apportée par les éditeurs touchés, qui ont organisé cet été, au milieu de la canicule, la récupération physique de leurs palettes dans les entrepôts logistiques. Mais l’éditeur surprend par son optimisme : « La réalité, affirme-t-il, c'est que l'édition indépendante en France se porte plutôt bien. Dans la mesure où ce que l’on fait relève plus de l'artisanat ou de l'orfèvrerie, les compétences et le savoir-faire sont toujours là ». L'échange vidéo éclaire la manière dont ces difficultés logistiques ont impulsé des regroupements de solidarité entre maisons et mis en avant la permanence d’un savoir-faire artisanal qui maintient son exigence malgré les épreuves.
L'émancipation des cadres génériques
Sur le plan littéraire, le catalogue de lundimatin contourne les étiquettes de genre en associant l'enquête sociologique, l'essai philosophique et le récit poétique. Mathieu Burnel se dit attaché à cette transversalité des disciplines : « On vit dans une société qui adore les petites cases [...] Tout est bien rangé, c'est rassurant ». Cette orientation s'est affirmée dès leur premier titre, Les Lettres sur la peste d'Olivier Cheval (précédées de La domestication du monde), un essai poétique et philosophique rédigé pendant la crise sanitaire pour interroger la gestion des corps, le confinement et la surveillance d'État.
Elle a continué de s'illustrer avec des parutions singulières comme Dix sports pour trouver l'ouverture de Fred Bozzi, qui traverse dix disciplines sportives - de la boxe au décathlon - pour y traquer des échappées politiques, ou La société réticulaire (NB : du latin reticulum qui signifie « réseau ») d'Ian Alan Paul (postfacé par Frédéric Neyrat), centré sur le décryptage des formes contemporaines du pouvoir connecté.
Les parutions de 2026 : du salariat aux luttes contemporaines
En mai 2026, les éditions lundimatin continuent d’affirmer leur ancrage critique à travers une immersion dans l'univers de la précarité salariale avec la parution de Taf, à la recherche du prolétariat perdu de Paul Martel (196 pages, 16 euros). Rédigé par un ancien manœuvre du bâtiment né en 1993, cet ouvrage autobiographique combine le récit d'enquêtes en milieu intérimaire et le guide pratique de désertion du salariat.
Le 24 octobre prochain, seront publiées les Leçons des dossiers Epstein de Wu Ming (suivies de Quelque chose de grave se passe dans le ciel), consacrées au lien entre l'extrême droite et le complotisme. Enfin, le 13 novembre paraîtra l'étude littéraire et historique de Luca Salza, Arts et politiques de la désertion. De la Première Guerre mondiale à nos jours, qui examine les stratégies artistiques et politiques de sabotage de la guerre et de désertion depuis les avant-gardes du début du XXe siècle.
