Sortilège de l'amour. La belle Feranmi, la fille du chef du village, ne doute pas de ses charmes, à tel point qu'à l'instant où ses yeux se posent sur cet élégant citadin en costume anglais venu enterrer son père, elle sait qu'elle en fera son homme − pas que ledit homme l'ait spécialement remarquée... Que cela ne tienne, elle s'introduit nuitamment dans le bungalow du feu père de l'indifférent où couche ce dernier. Telle un succube, elle s'accouple avec lui sans qu'il n'en sache rien, ou du moins qu'il puisse dire si ce « rêve fiévreux » avait été la réalité... Le chef du village fait payer le séjour à « l'homme de la ville » en deuil : une note en « espèces sonnantes et trébuchantes », en sus des chèvres, des ignames, de l'orogbo, de l'huile de palme... avec, en prime, la main de sa fille Feranmi. Le mari est déjà marié. Qu'importe, il installe la fraîche épousée dans une bicoque qu'il ne visitera que fort peu. Quand l'épouse numéro un insiste pour voir ce bien à la campagne, fatale est la rencontre entre les deux femmes. Elles en viennent aux mains. Et la première épouse étalant au sol le sang du combat de proférer ces mots : « Aucun homme ne dira de ta maison qu'elle est ton foyer. Et ceux qui s'y risqueront jamais ne connaîtront la paix. Tes filles sont maudites. Elles courront après les hommes. Mais ils leur glisseront entre les doigts comme de l'eau. » Filles, petites-filles, arrière-petites-filles... toutes maudites ! Filles maudites, c'est précisément le titre du nouveau roman d'Oyinkan Braithwaite relatant cette malédiction qui pèse de génération en génération sur les membres féminins de la famille Falodun. Née en 1988 à Lagos, l'écrivaine révélée par son polar Ma sœur, serial killeuse (La Croisée, 2019) a grandi entre l'Angleterre et le Nigéria et se sent à la fois nigériane et totalement british. Ici, c'est de la noirceur non plus du crime qu'il s'agit mais de la passion funeste qui entraîne la mort des mal-aimées. Le roman -commence par l'enterrement de Monife, qui, pour noyer son chagrin, a embrassé les vagues. « Mo » ne voulait pourtant pas croire au sort de l'amour malheureux jeté sur les descendantes de Feranmi. Quoique... Elle avait quand même rétorqué à sa jeune cousine Ebun, incrédule : « Tu ne crois pas aux malédictions... mais si la malédiction croyait en toi ? » Le sortilège héréditaire a eu raison de cette raison qui doute de l'irrationnel, et la cousine chérie d'Ebun se tue, folle d'amour comme Ophélie. Enceinte à la mort de Monife, Ebun accouche, à peine les obsèques célébrées, d'une fille, Eniiyi... dont les traits ressemblent étrangement à la défunte. Ebun s'était débarrassée du père de sa fille en espérant se vacciner des hommes, Eniiyi pourra-t-elle vivre sans la malédiction ?
Outre ce talent de conteuse avec lequel elle entrelace les récits des amours malheureuses des femmes du clan Falodun, Oyinkan Braithwaite possède une verve réjouissante. Elle brosse le truculent portrait de ce matriarcat africain paradoxal au sein d'une société dominée par les hommes, avec mères, tantes, vieilles sorcières... Envoûtant !
Filles maudites
La Croisée
traduit de anglais par Christine Barbaste
Tirage: 0
Prix: 23,00 €
ISBN: 9782413092322
