La femme invisible. Olivier Charneux est un auteur discret, qui fait son œuvre dans son coin. Récemment, on lui doit Le glorieux et le maudit (Seuil, 2023), une biographie romancée de Jean Cocteau et Jean -Desbordes (l'un des grands amours, tragique, du poète), récompensée par un prix de l'Académie française. Sinon, il est surtout connu pour ses autofictions, où Une vie probable vient prendre toute sa place. Dans cet ouvrage certainement douloureux à écrire, Charneux revient sur son enfance et, surtout, sur sa sœur Catherine, qui s'est suicidée à l'âge de 18 ans en 1970, par auto-asphyxie, dans la plus totale discrétion, sans bruit, sans laisser de lettre d'explication.
Il faut dire que, si l'on suit son cadet − en 1970, le petit Olivier avait 7 ans, et cette histoire lui est largement passée au-dessus de la tête −, la jeune femme avait toutes les raisons pour souffrir d'une grave dépression. Catherine était l'aînée d'une famille issue d'une mésalliance. Lorsqu'il était âgé de 23 ans, son père, André Charneux, un jeune et beau prolo, charpentier couvreur, avait séduit Viviane Durand, fille d'une riche famille d'industriels ardennais, vivant dans un château. Lors de son premier bal, à 18 ans, il avait abusé d'elle, l'avait dépucelée, et elle était tombée enceinte. Il avait alors fallu « réparer » en hâte, par un mariage. Cinq enfants en tout avaient suivi, désirés par André, subis par Viviane. La famille périclita, et André se pendit en 1968. Il sera remplacé au foyer par un métreur, gigolo agressif, violeur, qui déteste tout particulièrement la fille aînée.
Peu douée pour les études, sans appétits, particulièrement maltraitée, humiliée par sa mère qui se venge sur elle de son propre mal-être et l'oblige à chercher du travail, Catherine ne réussira même pas à garder son poste d'assistante libraire. Pourtant, cela lui plaisait bien. Mais les échecs s'enchaînent, sur quoi elle garde un silence horripilant. Comme si elle n'existait pas. À la fin, elle finit par rencontrer son premier garçon, Jean-Louis, en tombe follement amoureuse. Mais il se peut que la malédiction familiale se soit répétée. C'est du moins l'hypothèse envisagée par le frère écrivain, qui a mené une enquête difficile afin de reconstituer l'histoire et d'en ressusciter la triste héroïne. Leur mère, 91 ans, ne veut pas en parler. De-Catherine, il ne reste presque rien : une seule photo en communiante ; une tombe anonyme. Et, maintenant, ce beau livre.
Une vie probable
Seuil
Tirage: 2 600 ex.
Prix: 17 € ; 144 p.
ISBN: 9782021597066
