Né en 1972, l'auteur de Comment habiller un garçon appartient à cette génération encore appelée sous les drapeaux. Cyrille Martinez n'a aucune envie de faire l'armée, ne fût-ce qu'un an. Au cours de son entretien avec le psy lors des trois jours préalables au service militaire, il plaide l'inaptitude, voire l'impossibilité existentielle d'effectuer un tel service... Rien n'y fait. Mais il a eu la bonne idée, si ce n'est le bon goût, de porter une chemise chamarrée pour se rendre à sa convocation. Pourquoi un tel accoutrement ? l'interroge l'officier. Ne serait-il pas un peu... ? L'appelé dit sobrement : « Mes orientations sexuelles ne regardent que moi. » Et de se voir rétorquer : « Des gens comme vous, on n'en veut pas ici ! » Réformé ! Cyrille Martinez raconte l'anecdote dans son nouveau livre. Comment habiller un garçon est l'histoire vestimentaire de l'écrivain dans sa jeunesse à Avignon. Quoique cisgenre et straight, il a eu droit à des « sale pédé ! » voire à des coups, à cause de sa façon de se vêtir... C'est que Cyrille Martinez dans ces années-là se revendiquait mod. Pour mémoire : les mods, abréviation de modernists, étaient ces jeunes urbains issus de la classe ouvrière à la fin des années 1950 en Angleterre, qui affichaient un style soigné associé au modern jazz et au R&B, et plus tard à la soul et au ska. Bref, un dandysme mal venu dans l'Avignon des années 1990 et ses quartiers populaires où fraye le fou de fringues. La question du style n'est point vaine. Ne définit-elle pas au fond l'individualité d'une personne, comme le formule si bien le grand naturaliste des Lumières, Buffon : « Le style est l'homme même » ?
Dès les premières pages du nouveau roman de l'écrivain et bibliothécaire (Martinez dirige la bibliothèque Georges-Ascoli et Paul-Hazard à la Sorbonne), le narrateur raconte qu'il a un coup de mou. Litote. Il est au trente-sixième dessous. Et le fictionnel alter ego employé de bibliothèque municipale de confesser : « Ce n'est pas que je ne ressemblais plus à rien, c'était plutôt que je ne me ressemblais plus à moi. » Dans la vingtaine, l'auteur de Deux jeunes artistes au chômage (Buchet-Chastel, 2011), pareil à son double de papier, fait une dépression si carabinée qu'il en perd ses mots - il devient bègue.
Quand on ne sait plus quoi mettre, c'est souvent parce qu'on ne sait plus où se mettre : Cyrille Martinez ne trouve pas sa place. Comme tout étudiant de lettres qui aime la littérature mais ne veut pas être prof, il avait repoussé l'échéance du CAPES, mais il faudra bien un jour s'inscrire au concours... Jusqu'à ce qu'il découvre par accident, au centre d'information et d'orientation à l'université d'Aix-en-Provence, qu'il existe cette formation qui prépare aux métiers du livre - la triade librairie-bibliothèque-édition. Et la date limite d'inscription ? s'enquiert-il. On lui répond : demain. La suite est un cheminement apparemment sinueux. Itinéraire fait, d'une part, de poésie qu'il pratique comme une performance (le poète américain John Giorno, naguère égérie de Warhol, vu au Centre international de poésie de Marseille, fut « une révélation » ) et, d'autre part, de course à pied, qu'il pratique comme un art (elle lui inspire Le marathon de Jean-Claude et autres épreuves de fond, Verticales, 2022). Forme indissociable du fond, rythme et endurance... S'habiller, écrire, courir : tout est lié. Sinueux le parcours mais cohérent. Stylé.
Comment habiller un garçon
Verticales
Tirage: 1 500 ex.
Prix: 19,50 € ; 176 p.
ISBN: 9782073123329
