Les librairies indépendantes québécoises ont tout pour séduire : une clientèle fidèle, une forte reconnaissance de leur rôle culturel et un poids économique de 300 millions de dollars canadiens (186,4 millions d'euros) par an. Mais derrière cette réussite se cache un modèle fragile, rappelle l’Association des libraires du Québec (ALQ) dans une étude inédite sur les retombées économiques, culturelles et sociales des librairies indépendantes de la Belle Province.
L'enquête met notamment l'accent sur la faiblesse de la marge bénéficiaire moyenne des librairies québécoises : 3,6 %. Un chiffre qu'on peut mettre en perspective avec les performances des librairies françaises, dont la marge s'établit à 1 % selon le Syndicat de la librairie française.
Réalisée par MCE Conseils, l'étude repose sur deux volets complémentaires : un portrait des librairies indépendantes, établi à partir de données recueillies auprès de 82 établissements, soit 60 % du réseau, et une enquête auprès de 1 164 personnes parmi leur clientèle, afin de mieux comprendre la place de ces commerces dans leurs communautés.
Des librairies particulièrement appréciées de leur clientèle
Le premier enseignement de l’enquête auprès des clients est l’attachement très fort aux librairies indépendantes. 95 % des répondants affirment que leur librairie contribue à leur bien-être, tandis que 93 % estiment qu’elle renforce leur sentiment d’appartenance au quartier ou à la ville. Une proximité qui se traduit aussi dans la relation avec les libraires et, plus largement, dans l’expérience proposée.
Les répondants attribuent ainsi une note de 9,46 sur 10 à l’expérience client globale en librairie indépendante, contre 5,58 dans les autres commerces vendant des livres. Au-delà de l’acte d’achat, la librairie apparaît donc comme un lieu où le conseil et la découverte occupent une place centrale. 83 % des répondants déclarent d’ailleurs avoir déjà découvert un livre, un auteur, une autrice ou une maison d’édition québécoise grâce aux conseils d’un libraire indépendant.
Des lieux inscrits dans la vie locale
Une librairie réalise en moyenne 27 658 transactions par année, accueille environ 56 clients par jour et le panier se situe à 48 dollars canadiens (environ 30 euros). Une fréquentation qui s’explique notamment par la capacité des librairies à proposer autre chose qu’un simple espace de vente.
Plus de 80 % des librairies indépendantes organisent des événements de lancement de livres et des rencontres avec les auteurs et autrices. 44 % animent des clubs de lecture, 37 % organisent des activités de littérature pour les petits, notamment l’heure du conte, et 32 % proposent des conférences ou des débats.
Ces initiatives renforcent la dimension culturelle de ces commerces et contribuent à leur inscription dans la vie locale. Plus de 90 % affirment ainsi que les librairies indépendantes apportent une contribution importante à l’achat local, au soutien des créateurs et à l’industrie du livre, ainsi qu’à la diversification de l’offre culturelle.
Un réseau de petites entreprises très implantées dans les territoires
Les librairies indépendantes sont présentes dans 16 régions administratives et affichent une histoire déjà longue : la librairie moyenne compte 34 années d’existence. La plus ancienne a été créée en 1930.
Ce réseau reste cependant composé en grande majorité de petites structures. 61 % des librairies occupent des surfaces comprises entre 90 à 280 m². Leur taille se reflète également dans leur chiffre d’affaires, qui permet de distinguer trois grands groupes : 35 % réalisent moins d'un million de dollars canadiens (620 710 euros) de revenus annuels, 38 % génèrent entre 1 et 2 millions de dollars canadiens (1 241 500 euros), tandis que 27 % affichent des recettes annuelles supérieures à 2 millions de dollars.
Cette diversité de taille n’empêche pas un constat commun : quelle que soit leur dimension, les librairies restent très largement dépendantes de leur activité première, la vente de livres.
Le livre reste au cœur du modèle
En moyenne, 89 % des revenus des librairies proviennent de la vente de livres. Si certaines cherchent à diversifier leur activité, ces autres sources de revenus restent complémentaires. 74 % proposent ainsi de la papeterie et des articles de bureau, 51 % des jeux de société et des jouets, 42 % des articles cadeaux et 42 % des services aux institutions. Les événements représentent une source de revenus pour 22 % des librairies, tandis que 9 % proposent également du café ou de la restauration.
Cette activité commerciale s’accompagne d’un fort ancrage dans la production locale. En moyenne, 46 % des ventes de livres sont des livres québécois, soit environ la moitié des ventes. La librairie indépendante apparaît ainsi comme un maillon important de la diffusion de la production éditoriale québécoise. Mais cette place centrale du livre dans l’activité des librairies a aussi son revers : elle laisse peu de marge lorsque les coûts augmentent.
Situations contrastées
À l’échelle du Québec, les librairies indépendantes génèrent la majorité de leur revenus avec les livres neufs, soit 262 millions de dollars canadiens (162 millions d'euros environ) provenant de la vente de livres neufs. Elles soutiennent également 3 005 emplois directs et indirects répartis dans toutes les régions.
Ces chiffres témoignent du poids économique du réseau. Pourtant, lorsqu’on regarde sa rentabilité, le tableau est beaucoup plus fragile. La marge bénéficiaire moyenne est de 3,6 %, et 23 % des librairies considèrent leur situation financière comme fragile ou très fragile.
Dans le détail, 21 % des librairies ont déclaré un déficit au cours de la dernière année, tandis que 40 % enregistrent un bénéfice compris entre 0 % et 5 % de leur chiffre d’affaires. Seules 38 % génèrent un ratio de bénéfices supérieur à 5 %.
« Des équilibres fragiles »
L’étude fait finalement ressortir un paradoxe central : les librairies indépendantes semblent remplir avec succès leur fonction culturelle, sociale et territoriale, mais cette valeur est difficile à transformer en rentabilité.
« Les libraires demeurent optimistes : 67 % envisagent les prochaines années favorablement. Mais cet optimisme repose aussi sur des équilibres fragiles, notamment les ventes aux collectivités, jugées très importantes pour la viabilité de plus de 85 % des librairies indépendantes », souligne Gabrielle Simard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec. Pour rappel, la loi québécoise oblige les administrations, les écoles et les bibliothèques à se fournir en livres auprès de librairies agréées en fonction de la qualité de leur fonds.
