Mais qu’allait-il faire dans cette galère, fût-elle spatiale ? Alex Alice, 52 ans, n’a plus rien à prouver au monde de la bande dessinée, qui en a fait une figure incontournable dès ses premiers albums à la fin des années 1990. Alors, quand il annonce se lancer dans une trilogie manga, lui, le virtuose de l’aquarelle, une excitation mêlée de scepticisme agite le secteur.
« J’ai développé ce projet en secret, car je ne voulais pas que les gens se fassent une idée fausse de mes intentions », confesse l’auteur. Mais la sortie le 20 mai dernier du premier tome des Chants du Cygne noir (éditions Rue de Sèvres, tirage de 60 000 exemplaires), qui développe son univers de SF rétrofuturiste du Château des étoiles en format japonais, a rassuré tout le monde : le volubile dessinateur n’a rien perdu de son sens du récit à grand spectacle.
Entre Wagner et les animés japonais
Il faut dire que c’est son ADN depuis le début de sa carrière. Alors qu’il est encore étudiant en école de commerce à Paris, il participe à l’organisation d’un festival de bande dessinée et rencontre le futur scénariste à succès Xavier Dorison. Ensemble, ils fomentent ce qui sera un des blockbusters les plus influents du tournant des années 2000, Le Troisième Testament.
À l’époque, seul Jean-Claude Camano, éditeur chez Glénat à qui l’on ne doit aussi rien moins que la publication de Titeuf, a cru à cette aventure ésotérique haletante. Un sacré flair pour une série portée par deux débutants. « Je n’ai pas de formation initiale, mais j’ai appris auprès d’auteurs aguerris, tels Denis Bajram, explique Alex Alice. Ensuite, je n’ai pas cessé de me former. J’ai été auditeur libre aux Beaux-Arts, j’ai appris la peinture à la Grand Central Academy de New York… C’est quelque chose que je montre peu, mais je continue la peinture sur le motif dans la nature ou le modèle vivant. C’est un vrai plaisir. »
Les Chants du cygne noir- Photo ALEX ALICE - RUE DE SÈVRESPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Après quatre tomes du Troisième Testament, c’est seul aux commandes qu’Alex Alice lance le triptyque Siegfried chez Dargaud, d’après la légende des Nibelungen et l’opéra de Wagner. À nouveau, un hit. Puis, après avoir chapeauté un préquel de sa première série en tant que scénariste, Alex Alice fait partie des premiers auteurs à rejoindre Rue de Sèvres, maison de BD au sein de L’École des loisirs fondée en 2013.
Son éditrice, Nadia Gibert, se souvient : « J’ai rencontré Alex au festival d’Erlangen, où il m’avait dit avoir apprécié les gazettes de L’Étrangleur de Tardi, dont je m’étais occupé chez Casterman. Nous avons alors imaginé un journal pour prépublier son Château des étoiles et construire son univers. » Une saga qui convoque Jules Verne, Wagner et les dessins animés japonais, où il n’hésite pas à se mettre en danger, avec un style nouveau et éclatant : sans encrage, tout à l’aquarelle. « Ce qui caractérise Alex : professionnalisme, immense exigence et une énorme capacité de travail », résume Nadia Gibert.
Le début d'une nouvelle ère
Depuis, sept albums ont paru, et Alex Alice cumule plus de 2 millions d’exemplaires vendus sur l’ensemble de sa bibliographie. Mais celui qui partage toujours un atelier avec l’autre prodige de sa génération, Mathieu Lauffray, n’a pas cédé aux sirènes américaines – il a vécu trois ans aux États-Unis sans donner suite aux propositions des majors –, ni à la tentation du grand album classieux et lucratif, à la manière des Indes fourbes écrit par son grand ami Alain Ayroles. « Ces superproductions, plus grandes, plus chères, comme celles qui ont éreinté les studios hollywoodiens, vont finir par étouffer le marché de la BD. On était le cinéma du pauvre, on devient la littérature des riches… Mes envies ont toujours été de produire des récits d’évasion et d’émotions fortes qui s’accordent davantage à un format populaire. »
Conscient d’être un privilégié dans une galaxie d’auteurs de plus en plus précarisés – « on a laissé le métier se déprofessionnaliser : la fin des magazines et du tarif à la planche a permis aux éditeurs de faire n’importe quoi et nous n’avons pas réagi collectivement » –, Alex Alice a suivi son instinct qui lui disait de produire Les Chants du Cygne noir sous la forme d’un manga. Et donc d’apprendre à dessiner selon des codes inédits pour lui.
« Je suis allé au Japon, j’ai trouvé le bon matériel et j’ai essayé de comprendre le point de vue d’un mangaka, raconte-t-il. Quand on fait un premier livre, on y met une énergie folle et on en tire un bonheur incroyable, même si c’est très dur. Ensuite, on ne retrouve jamais la même intensité. Pour Les Chants du Cygne noir, j’ai éprouvé de nouveau ce plaisir du premier livre, tout en étant bien plus à l’aise. » Un chapitre inattendu s’ouvre ainsi pour un auteur qui ne pense qu’à une chose : faire rêver et emmener ses lecteurs, jeunes et moins jeunes, visiter les étoiles.

