Livres Hebdo : Quelle est la place de L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger, paru en 1951 aux États-Unis, dans la littérature contemporaine, et américaine en particulier ?
Alice Déon : Pour moi, il ne fait aucun doute qu’il y a un avant et un après L’Attrape-cœurs, qui est écrit « comme on parle » et où le narrateur n’est pas l’auteur mais le personnage lui-même. C’est d’ailleurs assez fascinant comme Salinger est toujours à la hauteur de son personnage. Jamais il ne fait sentir sa présence, contrairement à des auteurs plus classiques qui nous prennent par la main pour nous raconter une histoire, qui nous montrent même – pour notre plus grand plaisir – comment ils en tirent les ficelles. Salinger a ouvert une voie nouvelle. Et c’est fou, dès qu’on y est un peu attentif, comme on retrouve des motifs de L’Attrape-cœurs dans de nombreux romans et films américains et autres. Il n’y a qu’à voir la casquette de chasse d’Ignatius J. Reilly dans La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, ou les canards qui s’envolent de la piscine de Tony Soprano.
Quand l’avez-vous découvert ? Quel effet a-t-il eu sur vous ?
Je l’ai lu à 13 ans, en anglais, et ç’a été un choc. J’avais l’impression, le temps de ma lecture, que Holden Caulfield ne s'adressait qu’à moi, ce que je n’avais encore jamais ressenti avec d’autres livres. Il me « confiait », au sens propre, son histoire – presque pour me protéger de ce qui lui était arrivé et d’une certaine façon me mettre en garde notamment contre tous les « tocards » que j’allais croiser… ! Contre toutes les faussetés.
La précédente traduction avait « pas mal vieilli »
Pourquoi le retraduire aujourd’hui ?
Surtout parce que je me suis aperçu que ce livre, resté une lecture incontournable non seulement dans les pays anglo-saxons mais aussi dans tous les autres pays où il est traduit, n’était plus aussi lu en France. Je me suis demandé si la traduction (la dernière chez Robert Laffont date de 1986) n’y était pas pour quelque chose, et il m’a semblé en effet qu’elle avait pas mal vieilli. Elle était entre autres très argotique. Beaucoup plus que l’original. En français, Holden parlait comme un gangster et non comme un fils de bonne famille, ce qu’il est… Il était par conséquent beaucoup plus difficile de s’identifier à lui, à son histoire, aux révoltes qui étaient les siennes. Notamment pour un lecteur de 17 ans, l’âge de Holden.
Comment vous et votre cotraducteur Jean Esch l’avez-vous retraduit ? Quels ont été vos choix ?
Nous l’avons retraduit en tâchant de ne jamais oublier que L’Attrape-cœurs est un monologue du début à la fin, et en nous mettant dans la tête de Holden Caulfield. Le parti pris le plus important a été de faire que Holden tutoie son lecteur, ce qui finalement conditionne beaucoup de choses en plus d’alléger considérablement la traduction. Ensuite, à partir du moment où nous avons choisi par exemple de traduire le mot phony par « tocard », ou le mot crumby par « miteux », nous nous y sommes tenus pendant tout le livre car ces répétitions sont volontaires, elles font partie de la façon de parler de Holden et de ses obsessions.
