Livres Hebdo : Le festival Un Aller-Retour dans le Noir a été fondé en 2008. Près de deux décennies plus tard, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?
Stéphane Laborde : À l’époque, il existait un salon du livre à Pau où il ne se passait pas grand-chose. Un soir, avec un groupe d’amis amateurs de roman noir, nous avons donc décidé d’organiser un autre événement. Nous avons contacté l’autrice Lalie Walker, malheureusement décédée récemment, qui nous avait généreusement ouvert son carnet d’adresses. Nous avons donc créé un premier salon qui a accueilli une dizaine d’auteurs et a été un vrai succès. Très vite, la municipalité, les éditeurs nous ont suivis, tandis que le public est venu en nombre. Au fil des années, la manifestation a pris de l’ampleur. Nous avons obtenu de plus grosses subventions, ce qui nous a permis de faire venir jusqu’à une trentaine d’auteurs aujourd’hui. Je crois que le public a adhéré à ce désir d’exigence qui nous animait et qui nous a conduits à travailler à la fois avec des auteurs français et étrangers, notamment des Espagnols issus des catalogues Actes Sud ou Rivages, ainsi que des auteurs anglo-saxons grâce à Gallmeister, mais aussi avec des auteurs de premiers romans. Il y a deux ans, nous avons même reçu James Ellroy, ce qui signifie beaucoup pour un salon comme celui-ci.
« Nous limitons volontairement notre sélection à une trentaine d'auteurs »
Comment la manifestation s’est-elle ancrée dans le paysage des salons littéraires dédiés au polar ?
Encore une fois, je crois que cela relève de notre exigence. Nous avons toujours veillé à inviter des auteurs dont on aime le travail. Aujourd’hui, nous limitons volontairement notre sélection à une trentaine d’auteurs, d’abord parce que la ville de Pau a une capacité plus limitée qu’ailleurs, mais aussi parce que nous tenons à faire découvrir l’ensemble de ces auteurs, et à effectuer un vrai travail avec les médiathèques, les libraires et les scolaires de la ville. Ainsi, même si le temps fort du festival se tient du 3 au 4 octobre, des événements en lien avec la manifestation se déroulent dès le 22 septembre avec des rencontres organisées en médiathèques et en librairies.
Quels seront les temps forts de cette nouvelle édition ?
Nous avons prévu plusieurs débats, mais aussi des lectures dans le noir en langue natale. Jusqu’à il y a peu, celles-ci étaient organisées dans une salle au pied du funiculaire de Pau, mais elles ont désormais lieu à la médiathèque, où nous nous sommes ancrés. Il y a également « La minute Christine », où Christine Ferniot, journaliste de Libération, interroge de façon impertinente des auteurs sur des temps très courts et sur un ton décalé. Nous avons également la chance de recevoir Peter Heller, dont le livre La Constellation du chien a été adapté au cinéma cette année par Ridley Scott. Enfin, comme tous les ans, nous organisons une soirée « boule à facettes », vendredi, qui rassemblera les bénévoles du festival, les éditeurs et les auteurs.
Un regain d'intérêt pour un genre en pleine mutation
Le roman noir a considérablement évolué depuis la création du festival. On y constate une hybridation de plus en plus forte des genres. Comment intégrez-vous ces mutations dans la programmation de l’événement pour continuer à surprendre le lectorat ?
Nous lisons tout ce qui nous est envoyé et nous tâchons d’être le plus ouvert possible à l’évolution du genre. Par exemple, il y a deux ans, nous avons reçu Franck Thilliez, à la demande du public. Peut-être y a-t-il aussi une forme de saturation de certaines thématiques, même si, qu’on ne s’y trompe pas, nous continuons d’adorer des auteurs comme David Joy, Jurica Pavicic ou Gabriel Tallent ! En revanche, nous sommes aussi heureux d’accueillir des auteurs comme Oto Oltvanji chez Agullo, qui apporte une autre littérature, un autre regard sur son pays qu’est la Serbie. Par le passé, nous nous sommes également rapprochés de la Polynésie avec Nilima Rao, autrice tahitienne publiée chez Au vent des Îles.
Aujourd’hui, les professionnels du livre s’inquiètent du décrochage de la lecture, notamment chez des adolescents happés par les écrans. Comment le festival s’empare-t-il de la question ?
Nous avons la chance d’avoir comme président de l’association qui porte le festival l’auteur Jean-Christophe Tixier qui est au départ un auteur jeunesse. Très tôt, il nous a sensibilisés aux rencontres avec les scolaires. Chaque année, une soixantaine de classes viennent donc à la rencontre des auteurs, avant et après le salon. C’est assez intéressant de voir, dans ces moments-là, des jeunes qui parfois pour la première fois accrochent à un livre. Cette année d’ailleurs, nous organisons une matinée professionnelle, vendredi 2 octobre, qui s’interrogera sur la façon dont les codes du polar peuvent faire lire les adolescents.
« Nous avons mis en place une mutualisation de la venue des auteurs avec quelques autres manifestations »
Cette 18e édition met le cap sur l’Espagne. Au-delà de la proximité géographique entre Pau et la Roja, qu’est-ce qui caractérise la scène espagnole du roman noir contemporain au point d’avoir choisi le pays comme invité d’honneur du festival ?
Nous avons plusieurs points d’accroche avec l’histoire espagnole, notamment parce que de nombreux Espagnols ont franchi la frontière pour échapper au franquisme. Certains auteurs espagnols tels que Rosa Montero, notre marraine cette année, Dolores Redondo ou encore Susana Fortes, ont d’ailleurs ce rapport encore douloureux avec un passé pas totalement digéré, auquel nous sommes sensibles.
Récemment, l’ambassade des États-Unis a amputé de 80 % sa subvention au Festival America, qui se tient chaque année à Vincennes, conduisant les organisateurs à mettre un terme à leur partenariat. Dans un contexte ainsi marqué par de nombreuses coupes budgétaires, comment se porte Un Aller-Retour dans le Noir ?
Depuis notre installation à la médiathèque, le système de comptage montre une fréquentation en hausse chaque année, particulièrement lors des débats, dont le public est très friand. Les libraires constatent aussi une progression des ventes, y compris avec des auteurs moins connus. En résumé, à ce stade, nous parvenons à maintenir le festival dans de bonnes conditions malgré l’augmentation de l’ensemble des frais. Depuis cinq ans, nous avons mis en place une mutualisation de la venue des auteurs avec quelques autres manifestations, dont le festival America, pour continuer justement à inviter des auteurs auxquels nous tenons. Cela nous permet de maintenir des coûts corrects. Cette année, par exemple, nous partageons le coût du billet d’avion de l’auteur américain Ron Rash avec le festival America. En revanche, du côté de la région, il nous a été clairement indiqué que le montant des subventions ne pourra plus être le même lors des prochaines éditions. Nous devrons donc soit réduire le nombre d’auteurs invités, soit envisager d’autres modes d’organisation. Cette situation fait actuellement l’objet d’une réflexion approfondie, d’autant plus que nous approchons de notre 20ᵉ anniversaire et souhaitons, à cette occasion, nous doter d’un parrain et d’une marraine, ainsi que relancer des événements dans le funiculaire.
