Un certain regard. L'art a une histoire. Certes, sa fabrique apparaît bien avant tout discours sur ce qu'il est. Mais le regard qu'on a porté sur lui au fil des siècles informe la main qui peint ou sculpte. Et notre œil n'est pas vierge de l'inconscient collectif rétinien lorsque nous jugeons de la qualité esthétique d'un objet. L'histoire de l'art nourrit l'art. La Grèce antique invente l'idée du Beau et forge les canons de la beauté. Les périodes se succèdent, qui imposent, chacune, leur style : roman, gothique, Renaissance, baroque, néoclassique, romantique... La modernité fait exploser les cadres et remet en cause l'imitation de la nature comme principe de l'art. Les avant-gardes contemporaines déconstruisent à leur tour la notion même de matérialité de l'œuvre à travers des happenings ou des dispositifs. À l'ère globale, et en cette période postcoloniale et postmoderne, les arts plastiques s'enrichissent en outre de traditions diverses et dialoguent par-delà les frontières et entre les disciplines.
Alors de ce paysage artistique varié et aux reliefs discontinus, est-il possible de faire une topographie ? Pour reprendre la question de l'historien de l'art allemand Hans Belting, éponyme de son fameux essai, l'histoire de l'art est-elle finie ? Étienne Anheim (directeur d'études à l'EHESS), Laurence Bertrand Dorléac (professeure émérite d'histoire de l'art à Sciences Po) et Charlotte Guichard (historienne de l'art à l'ENS) répondent par la négative. L'ouvrage collectif qui paraît au Seuil sous la direction de ces spécialistes de l'histoire culturelle et de l'art s'intitule tout simplement Histoire de l'art. Avertissant de l'impossibilité d'écrire une histoire exhaustive, ils affirment néanmoins leur ambition de produire un récit sur la création artistique revendiqué non linéaire et déployé sous des angles multiples, faisant se croiser les disciplines et les médiums (de la poterie préhistorique à la photographie contemporaine en passant par la peinture, la sculpture ou l'architecture). « Classe / Genre / Race », « Sacré », « Technique »... On apprécie ici l'originalité de la distribution des chapitres qui offre une lecture transversale de l'art. Comme il n'existe pas d'essence de l'art, il ne saurait y avoir une définition unique de ce qui fait qu'une œuvre est artistique. On n'ignore pas que les critères de jugement sont biaisés. À cause du fait colonial, des objets naguère relégués dans les collections ethnographiques ont été réévalués et sont considérés aujourd'hui pleinement comme de l'art. Aussi cette Histoire de l'art intègre-t-elle dans son propos l'art extra-occidental. On y admirera aussi bien un triptyque de primitifs italiens qu'une miniature moghole ou qu'un tabua, dent de cachalot cérémonielle, de Fidji. En art, malgré la périodisation toujours utile pour comprendre les mouvements esthétiques à travers les âges, il n'existe pas de progrès, car il n'y a pas de destination ultime des formes vers quoi celles-ci seraient censées tendre pour se parachever. Ce beau livre rappelle que faire le récit de l'art, c'est le remettre sans cesse en perspective afin d'en restituer la perpétuelle dynamique.
Histoire de l'art
Seuil
Tirage: 15 000 ex.
Prix: 49 € ; 832 p.
ISBN: 9782021572681
