Le tiers de nos vies. On peut le perdre ou en faire des cures. Certains le vendent hors de prix aux démunis. Il peut être léger, paradoxal ou profond. Bref, le sommeil n'est pas de tout repos. Qu'on le veuille ou non, nous passons un tiers de notre vie à dormir, sauf quelques exceptions comme Jésus ou Napoléon. Les neurophysiologistes, les philosophes, les historiens et les économistes - car le temps passif, c'est de l'argent perdu - ont exploré le sujet. Mais qu'en pense l'anthropologue ? Au cours de nombreux travaux remarqués pour leur originalité, David Le Breton a examiné, toujours avec la même sagacité et le même bonheur d'écriture, la marche, le rire, la conversation ou les blessures corporelles. Aujourd'hui, ce professeur émérite de sociologie à l'université de Strasbourg se penche sur le corps au repos, c'est-à-dire le sommeil. Encore que, au repos, c'est vite dit, car certains l'ont agité. Et ne parlons pas des rêves ou des cauchemars, territoires privilégiés des psychanalystes et des voyants. Mais, fidèle à sa méthode qui lui a apporté des lecteurs fidèles, David Le Breton circonscrit son sujet. En partant du point de vue du dormeur, en sondant des auteurs comme Proust, ce grand dormeur éveillé, il documente le sommeil « sous un angle phénoménologique, social et culturel ». Car rien n'est plus relié à la condition humaine que le sommeil.
Cette expérience, tout le monde l'éprouve mais personne ne la partage. Nous la vivons « ensemble, mais séparément ». Nous dormons tous, mais nous dormons seul, même si nous sommes à côté de quelqu'un. Le sommeil nous révèle avant de nous réveiller. La personne la plus discrète le jour peut se montrer ronflante la nuit. « Regarder quelqu'un dans son sommeil est une épreuve de vérité pour le meilleur ou pour le pire. » On ne se voit pas dormir, ce sont les autres qui nous voient.
Dans des chapitres vigoureux, David Le Breton examine tous les aspects du sommeil, y compris celui dans les camps de concentration où les gardiens font tout pour que la nuit soit « plus épuisante que le jour ». Parmi les empêcheurs de dormir, il y a désormais les écrans et ceux qui sont derrière, d'où la dimension politique et économique liée au sommeil. « De nombreuses recherches scientifiques étudient les moyens d'en diminuer la durée pour vouer le temps ainsi "gagné" à la production, à la communication ou à la consommation. Comme si le sommeil était un gâchis des ressources de vigilance, une soustraction fâcheuse aux impératifs de disponibilité exigée par l'univers de la marchandise. » On pourrait encore évoquer le sommeil réparateur qui recolle les morceaux d'existence dispersés dans la journée, le sommeil perturbateur qui rappelle qu'il faut dormir quand on voudrait continuer à s'agiter, le sommeil de la maladie qui fait entrer en léthargie, le sommeil du juste, celui de la sieste si bien résumée par Giono : « Dormir le jour, voilà le signe de la richesse. » En lisant David Le Breton, vous serez aussi plus riches de vos nuits.
Dormir. Une anthropologie
Métailié
Tirage: 3 500 ex.
Prix: 20 € ; 320 p.
ISBN: 9791022615730
