Poétesse, philologue, helléniste, Anne Carson, lauréate du prix Nobel de littérature 2026, est encore relativement méconnue en France où seuls sept de ses livres ont été traduits et publiés par trois éditeurs : l'Arche avec cinq titres, puis Le Seuil et Corti avec un livre chacun. Si l'autrice, née en 1950, bénéficie de longue date d'une reconnaissance du public averti, ses ventes restent à ce jour confidentielles dans l'Hexagone.
C'est aux éditions Corti que revient la primeur d'avoir parié sur Anne Carson avec le recueil Verre, ironie et Dieu (trad. Claire Malroux), paru en 2004. Ce recueil de poèmes combinant esprit, audace, émotions et culture hellénique a bénéficié d'une réédition en 2023 et s'est à ce jour vendu à moins de 1 000 exemplaires selon les données NielsenIQ BookData de la base Electre.
Le prix Nobel changera-t-il la donne ? La récompense procure en tout cas « une très grande joie » à Marie de Quatrebarbes, qui codirige Corti avec Maël Guesdon depuis 2023. « Parce que c'est vraiment une autrice qu'on adore », précise-t-elle à Livres Hebdo.
« Une œuvre étonnante, exigeante »
Le livre a d'ailleurs participé à l'élan de la collection de poésie américaine fondée par Fabienne Raphoz, qui va de Whitman à Carson. « Ça n'a pas du tout été un succès commercial, mais cela n'a jamais été un critère pour Corti », souligne l'éditrice, qui confie envisager une réimpression.
Bernard Comment, directeur de « Fiction & Cie » au Seuil et lui aussi éditeur d'un unique titre d'Anne Carson en 2017 (Atelier Albertine, trad. Claro), partage également son « grand bonheur. » « Anne Carson est l'autrice d'une œuvre étonnante, exigeante », confie-t-il à Livres Hebdo. « Avant de la découvrir comme autrice, je la connaissais surtout comme l'amie de Lou Reed et Laurie Anderson. Quand j'ai vu ce qu'elle écrivait, j'ai demandé à Claro d'en assurer la traduction pour la France », poursuit-il.
Aux États-Unis, The Albertine Workout, paru en 2014, se vendait « par piles entières aux caisses des librairies ». « Malgré la qualité du texte, qui est sans doute son œuvre la plus étonnante, nous n'avons pas su reproduire ce modèle en France », concède Bernard Comment, qui espère que le Nobel permettra au livre de trouver un plus large public.
« Une immense joie »
Mais c'est du côté de l'Arche Éditeur qu'il faut se tourner pour découvrir un plus large pan de l'œuvre d'Anne Carson, Pour la directrice de la maison, Claire Stavaux, qui a entamé en 2019 la publication de ses textes, l’attribution du Nobel de littérature est d'autant plus une « immense joie » que celle-ci était pressentie depuis plusieurs années pour recevoir la distinction.
« Je l’ai découverte en 2019, peu de temps après avoir repris l’Arche. J’ai immédiatement ressenti la nécessité de faire entendre ses textes et de mettre en lumière les échos qu’ils pouvaient trouver dans nos préoccupations politiques et esthétiques », confie-t-elle.
Chez l'Arche, ont ainsi paru Antigonick : d'après Antigone de Sophocle (2019, trad. Edouard Louis) ; Autobiographie du rouge : roman en vers (2020, trad. Vanasay Khamphommala) ; Norma Jeane Baker de Troie (2021, trad. Edouard Louis) ; Rouge doc (2022, trad. Vanasay Khamphommala) et Les hommes à leurs heures perdues (2025, trad. Fabienne Durand-Bogaert).
La maison s'enorgueillit par ailleurs de compter dix prix Nobel à son catalogue : William Butler Yeats, George Bernard Shaw, Eugene O'Neill, Luigi Pirandello, Dario Fo, Elfriede Jelinek, Peter Handke, Jon Fosse, Anne Carson et Harold Pinter.
Un rapport singulier aux mots
Anne Carson est une figure singulière de la littérature contemporaine anglophone. Son œuvre reste difficile à classer entre poèmes essais, récits en vers et textes pour la scène. L'autrice de 76 ans est aussi professeure de grecque ancien à l’Université McGill de Montréal, ce qui a joué un rôle dans son appréciation des mots et de leur étymologie dans sa carrière d'écrivaine.
Claire Stavaux explique que ce qui l’a d’abord frappée est la « polyphonie » des textes de la poétesse et leur richesse inépuisable. Elle décrit un « rapport singulier aux mots, aussi bien dans son écriture que dans ses traductions ».
Entre héritage et modernité
Pour l'éditrice, dans ses œuvres théâtrales, notamment Antigonick et Norma Jeane Baker de Troie, Anne Carson va au-delà de la simple traduction : elle s’empare des textes antiques pour en révéler de nouvelles significations, « avec une distance ironique qui constitue également un hommage à la littérature ». « Elle commente son propre geste de traductrice tout en traduisant », souligne l’éditrice.
Une démarche qui invite le lecteur à « penser, mais aussi à ressentir le pouvoir des mots », des évocations littéraires et des images saisissantes qu’elle fait naître. « Avec elle, on a l’impression que le mythe est de l’ultracontemporain » commente l'éditrice en citant Autobiographie du rouge, l'œuvre qui a rencontré le plus de succès en France avec 3 000 exemplaires vendus.
Une nouvelle publication en novembre
Le 6 novembre, Arche Éditeur publiera donc Éros doux-amer, exploration philosophico-poétique du désir convoquant la littérature de la Grèce antique ainsi que Les vagues de Virginia Woolf. Eros doux-amer est son tout premier livre, paru en 1986, sa traduction française arrive donc 40 ans plus tard. Avant l’annonce du Nobel, le tirage prévu était de 2 000 exemplaires, la maison d’édition envisage désormais de le porter à 5 000, sans exclure un nouveau tirage par la suite.
« Une œuvre audacieuse et inventive »
