Invitée d'honneur de la Foire du livre de Francfort, la littérature tchèque est rarement nommée dans les librairies et bibliothèques françaises. Ses figures les plus connues, Franz Kafka et Milan Kundera, sont par ailleurs paradoxales, le premier ayant écrit toute son œuvre en allemand, le second ayant choisi le français à partir des années 1990. Mais dernièrement, la littérature tchèque fait l'actualité en Europe, et en France, avec des œuvres contemporaines.
En mai dernier, Dora Kaprálová a ainsi reçu le prix de littérature de l’Union européenne (EUPL) pour son roman Mariborská hypnóza (L’hypnose de Maribor), paru aux éditions Větrné mlýny. « Dès le lendemain de la cérémonie du prix, j'avais des demandes de grandes maisons d'édition en France », commente Aurélie Bontout-Roche, responsable des projets internationaux pour l’EUPL, espérant une cession de droits d'ici la fin de l'année.
Succès inattendus
En 2025, seuls cinq titres de littérature contemporaine ont été traduits en français avec le soutien du Ministère de la culture tchèque, qui peut financer jusqu'à 70 % du coût d'une traduction. S'y ajoutent les traductions non subventionnées et les rééditions de classiques, pour un total de 13 titres en 2025.
Parmi les œuvres récemment parues en France, Uranova, premier roman de Lenka Elbe (tr. par Eurydice Antolin, Aux forges de Vulcain), a été sélectionné en septembre par le prix Les Inrockuptibles 2026 (catégorie roman étranger). Dystopies cruelles, mais surtout paraboles dénonçant les totalitarismes, Viande (2024) et Albin (2026) de Martin Harniček, sont publiés par les éditions des Monts Métallifères avec un succès inattendu : plus de 13 000 et 6 500 exemplaires vendus. « C'est une littérature brute, un peu punk, un peu étrange, très politique », résume Benoit Meunier, qui s'apprête à traduire un troisième livre de cet auteur dissident, actif dans les années 1980.
Installé à Prague, et officiant depuis les années 2000, Benoit Meunier estime que « le marché français commence à décoller ». Une première vague de traductions avait déferlé en France dans les années 1980-1990, avec des auteurs comme Milan Kundera (1929-2023), Jaroslav Hašek (1883-1923) et son Švejk (œuvre la plus traduite du répertoire tchèque dans quelque 58 langues), Bohumil Hrabal (1914–1997), Ivan Klíma (1931-), Josef Škvorecký (1924–2012), Daniela Hodrová (1946–2024), etc. Avant une « traversée du désert » au cours de la décennie 2000.
Autres voix, autres genres
Ces dernières années, les signes d'un regain d'intérêt sont perceptibles sur le marché français. Et le Centre littéraire tchèque (CzechLit), créé en 2017 et financé par l'État, y contribue largement avec ses aides à la création et à la traduction, ainsi que ses programmes destinés aux professionnels étrangers. « Il a une force de frappe extraordinaire, confirme Aurélie Bontout-Roche. Par ailleurs, une nouvelle génération de traducteurs émerge, ce qui permet d'avoir une diversité de voix et de genres. » Un cercle vertueux qui fait sortir la littérature tchèque des catalogues des grandes maisons comme Gallimard, qui la défend de longue date, et des spécialistes de l'Europe centrale et orientale, pour gagner une multitude de programmes.
Parmi les maisons engagées figurent notamment Allia qui publie l'œuvre de Patrik Ouředník dont le titre Europeana est le plus traduit depuis 1989, Noir sur Blanc avec Květa Legatová (1919–2012) et Jáchym Topol, ou encore Cambourakis qui a inauguré en 2012 une collection dédiée avec La guerre des salamandres de Karel Čapek (1890-1938), par ailleurs mis à l'honneur chez La Baconnière et Le Sonneur. De son côté, La Différence traduit toute l'œuvre du romancier Ladislav Klíma (1878-1928), quand La Contre allée a misé sur Jana Černá (1928-1981) dont le manifeste Pas dans le cul aujourd'hui (tr. par Barbora Faure), s'est écoulé à 13 000 copies.
Les auteurs contemporains séduisent les maisons indépendantes à l'instar de Bleu et jaune qui a publié Hana (tr. par Benoit Meunier) et Novembre (tr. par Anaïs Raimbault Biret) d'Alena Mornštajnová en 2022 et 2026, ou des éditions des Syrtes avec Martin Šmaus et Marek Šindelka. Très riche, la bande dessinée tchèque commence à s'exporter avec des auteurs comme Lucie Lomová (Actes Sud-L'An 2, Dupuis), Jaroslav Rudiš (Presque Lune), Džian Baban (Casterman), ou encore Stepanka Jislova (Dargaud). En jeunesse, les éditions tchèques Albatros ont publié 63 livres en France depuis 2023, quand Memo a elle aussi fait traduire de nombreux titres et que d'autres maisons se lancent. Les éditions du Chemin des crêtes viennent ainsi de publier Prašina, la cité obscure (tr. par Benoit Meunier), un roman jeunesse de Vojtěch Matocha.
À la recherche du nouveau Kundera
Le plus souvent, cependant, les succès commerciaux se trouvent au rayon poche, avec les auteurs patrimoniaux. L'insoutenable légèreté de l'être, rédigé par Kundera dans sa langue natale, et publié en 1984 par Gallimard, est le roman tchèque le plus vendu en France, avec près de 580 000 exemplaires écoulés en poche chez Folio. Remis à l'honneur en 2025 par 10-18, Vivre avec une étoile et Mendelssohn est sur le toit (tr. par Xavier Galmiche) de Jiří Weil (1900-1959), cumulent 13 000 ventes. Pour les voix émergentes, le bilan commercial est parfois amer. Ainsi, Hana, d'Alena Mornštajnová, qui s'est vendu à plus de 200 000 copies en République tchèque, peine à dépasser les 700 en français.
Le nouveau, ou la nouvelle, Kundera se fait donc attendre, à moins que le marché ne l'ait pas encore reconnu. « Matěj Hořava est à mon sens un des plus grands auteurs tchèques contemporains, mais il n'a publié que deux recueils de proses courtes, très denses et très poétiques », indique Benoit Meunier qui traduit Fièvres, à paraître en janvier 2028 chez Noir sur Blanc.
Sára Vybíralová, responsable de la promotion de la littérature tchèque dans l’espace francophone au Centre littéraire tchèque, qui a accompagné Petra Klabouchová, publiée chez Agullo, et Lenka Elbe, traduite aux Forges de Vulcain, estime que les deux autrices tiennent peut-être la recette du succès. « Dans leurs romans, il y a ce qu'on associe à notre espace, à savoir l'époque communiste, mais la partie historique est emballée dans une littérature de genre qui se dévore, qui peut faire rire et faire peur », analyse-t-elle. Autant d'univers que le Centre littéraire tchèque, accompagné d'une délégation de 40 maisons d'édition, entend bien faire briller aux yeux du monde, et des professionnels français, lors du rendez-vous de Francfort.
